L’ergonomie, plus qu’une affaire de produits


    Alain Beaulieu - 02/01/2006

    Les fabricants investissent beaucoup d’argent pour créer des produits ergonomiques qui, malheureusement, n’éliminent pas tous les risques de développer des troubles musculosquelettiques.

    Avec l’avènement de l’informatique sont apparus de nouveaux types de maladies professionnelles, générant des douleurs chroniques au niveau des épaules, de la nuque, des poignets et des avants-bras, telles que le syndrome du tunnel carpien, en plus des maux de dos propres aux employés confinés à la position assise. Les troubles sont d’autant plus importants si la personne doit exécuter des mouvements répétitifs, tels que la saisie de données ou la retranscription de textes ou de dictées à la chaîne.

    Or, l’utilisation du clavier et de la souris, qui requiert un positionnement particulier, et prolongé, des mains, des bras et des épaules, a une incidence sur les risques de développer des troubles musculosquelettiques au niveau du cou, des épaules, des mains et des poignets. C’est du moins ce que conclut une étude menée par la Commission européenne de recherche en biomédecine et santé, appelée PROCID (Prevention of Muscular Disorders in Operation of Computer Input Devices). Terminée en 2001, cette étude indique notamment que l’incidence des troubles est plus élevée chez les femmes qui effectuent généralement des tâches plus répétitives et subissent plus de pression que les hommes.

    Les auteurs de l’étude ont également formulé des recommandations sur l’utilisation des périphériques d’entrées, notamment de limiter les gestes répétitifs avec les doigts, dont les doubles clics, d’éviter les positions contraignantes au niveau des poignets, d’alterner les périphériques, en recourant, si possible, à des périphériques non manuels, et de prendre des pauses.

    Pas étonnant, dans ce contexte, que les fabricants, Microsoft en tête, investissent beaucoup d’argent dans le développement de produits ergonomiques, notamment des périphériques d’entrées, mais aussi dans l’amélioration de l’interface des logiciels et des sites Web.

    Problème de posture

    Mais aussi sophistiqués soient-ils, ces produits permettent-ils d’enrayer les risques de développer des troubles musculosquelettiques reliés à l’utilisation de l’ordinateur ? On peut sérieusement en douter. Même Microsoft reconnaît que la solution se situe à un niveau plus global.

    « Les problèmes associés aux désordres musculosquelettiques sont multifactoriels, affirme Hugh McLoone, ergonome à la division du matériel pour la console de jeu Xbox chez Microsoft Corp. Par conséquent, leur résolution nécessite de considérer plusieurs facteurs. Nos claviers se concentrent sur la posture des poignets et les forces impliquées lors de la frappe des touches, de sorte à encourager les gens à adopter des comportements moins dommageables. Il faut aussi considérer la posture générale de l’utilisateur et la durée pendant laquelle il travaille à l’ordinateur de façon continue. La résolution du problème requiert une approche holistique. »

    Josée-Marie Couture, ergothérapeute et ergonome certifié, qui est aussi présidente et consultante principale de Couture et associés, Ergonomes, croit que le nerf de la guerre se situe au niveau de la posture de l’utilisateur. Fondée en 2000, cette firme de Québec propose des services de consultation en aménagement des espaces de travail.

    « Les compagnies sont trop peu conscientisées sur l’importance d’avoir un mobilier et des équipements adaptés et ont finalement installé les ordinateurs sur du mobilier qui n’est pas conçu pour le travail informatique, mais pour du travail clérical ou manuscrit, affirme-t-elle. Par exemple, il n’y aura pas de tirette pour mettre le clavier et la souris. Beaucoup de troubles musculosquelettiques sont issus de ça, car cela ne favorise pas une bonne posture. Alors, les compagnies essaient de pallier à ça en achetant une pléiade d’équipements sophistiqués, dont des claviers et des souris, pour essayer de compenser, mais le problème demeure, car il n’est pas réglé à la source. La simplicité a toujours sa place. La base, c’est toujours la posture prescrite et les équipements doivent venir s’installer naturellement à l’utilisateur. »

    La posture prescrite stipule que les avants-bras et les cuisses doivent être positionnés de façon perpendiculaire par rapport au dos qui doit, lui-même, être perpendiculaire au plancher ; les coudes et les genoux doivent être à angle droit et les pieds, toucher au sol.

    Mme Couture croit, en fait, que s’il est placé à la bonne hauteur et bien aligné avec l’utilisateur, un clavier plat conventionnel est satisfaisant. « Si on est face à un individu qui n’a pas d’inconfort, donc qui ne demande pas une attention particulière, un clavier droit va faire l’affaire, dit-elle. On peut installer le clavier le plus sophistiqué d’un point de vue ergonomique, mais s’il n’est pas positionné convenablement, l’utilisateur a autant de risques de se blesser qu’avec n’importe quel autre clavier. »

    « Des études internes et externes montrent que les claviers conventionnels sont adéquats pour la plupart des gens et donc acceptables pour une utilisation générale, renchérit M. McLoone. Mais les gens qui utilisent l’ordinateur pendant de longues périodes et ceux qui adoptent une posture contraignante au niveau des poignets vont ressentir moins d’inconfort avec un clavier ergonomique. »

    S’il ne croit pas qu’il y ait d’équipement miracle, Alain Delisle, chercheur à l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST), croit, en revanche, que les claviers ergonomiques peuvent faciliter la vie des grands utilisateurs. « L’avantage avec ces claviers, c’est qu’ils favorisent le changement, sur le coup, mais à la longue, si on fait un travail statique, on peut quand même développer des inconforts et des douleurs avec ces claviers, soutient-il. Il faut de la variation dans le travail. »

    Claviers spécialisés

    Quoi qu’il en soit, le géant du logiciel, qui propose deux modèles de claviers spécialisés, le Natural 4000 et le Confort 2000, prend l’affaire très au sérieux. Outre M. McLoone, qui a participé au développement du Natural 4000, la firme emploie deux autres ergonomes à ses laboratoires de R&D de Redmond.

    « Nous sommes avant tout une compagnie de logiciels et si nous développons des claviers et des souris ergonomiques, c’est pour que les gens puissent utiliser plus facilement nos logiciels, explique Greg Barber, vice-président, Division des produits de consommation et de divertissement, chez Microsoft Canada. L’ergonomie est une priorité chez Microsoft qui est la seule entreprise de l’industrie à employer des ergonomes à temps plein. »

    « Les fabricants font des efforts au niveau de l’ergonomie de leurs produits, reconnaît Mme Couture. Mais ce ne sont pas tous les fabricants qui consultent des ergonomes et le terme est souvent galvaudé. On va mettre le mot ‘ergonomique’ sur un produit, mais on sait pertinemment qu’aucun ergonome n’a été impliqué. Mais au-delà de ça, le problème c’est que les fabricants ne se parlent pas, ce qui fait qu’on se retrouve avec une pléiade de produits non standardisés qui s’intègrent mal. Ce qui est déroutant pour le consommateur. »

    Les ventes de claviers dits ergonomiques ne représentent que 10 % de l’ensemble des claviers vendus par Microsoft. « C’est sûr qu’il y a une opportunité à développer là, reconnaît M. Barber. Notre objectif est de porter cette proportion à 15 ou 20 % d’ici 18 mois. »

    Alors que le Natural 4000 est un clavier ergonomique, arborant une surélévation centrale départageant, avec un léger angle, les touches de part et d’autre, le Confort 2000 est un clavier semi-ergonomique offrant une conception à mi-chemin entre le clavier conventionnel et le précédent. Microsoft propose aussi plusieurs autres modèles de claviers conventionnels et de claviers spécialisés pour le divertissement.

    « Il n’y a pas un clavier qui fasse l’affaire de tout le monde, c’est pour ça que nous proposons tout un éventail de claviers, souligne M. McLoone. Le Natural 4000 propose une posture plus naturelle des poignets et un angle de frappe plus naturel pour les doigts situés à la périphérie extérieure de la main. Il est approprié pour les gens qui travaillent beaucoup sur le clavier. Le Confort 2000 est conçu, quant à lui, pour les utilisateurs de claviers conventionnels qui veulent améliorer leur posture au niveau des poignets, mais rechignent à utiliser un clavier ergonomique comme le Natural 4000 qui demande une plus grande adaptation de leur part. Je recommande aux gens d’essayer, en premier, le Natural 4000 et, s’ils n’arrivent pas à s’y habituer, de passer au Confort 2000 et si, encore une fois, ils ne peuvent s’y faire, de passer aux claviers conventionnels. »

    « La transition au Natural 4000 est plus rapide pour les dactylos professionnels que pour ceux qui n’ont pas le doigté et qui vont généralement préférer le Confort 2000, ajoute M. Barber. Mais ceux qui éprouvent des maux avec les claviers conventionnels vont plus facilement trouver la motivation pour migrer au Natural 4000. […] Les gens doivent choisir le clavier avec lequel ils se sentent le plus à l’aise. Ce qui est adéquat pour un utilisateur ne le sera pas nécessairement pour un autre. Aussi, ce qui convient à une activité ne conviendra pas nécessairement à une autre. En fait, l’exercice consiste à trouver la solution qui alliera de façon optimale le confort et la productivité. »

    Clavier ergonomique ou pas, Mme Couture croit qu’on puisse mettre sur pied un poste de travail ergonomique pour moins de 1 000 $, à raison de 400 $ pour une chaise et 600 $ pour la table. « Mais on peut facilement en trouver à plus de 2 000 $, souligne-t-elle. Quand on choisit un mobilier, il faut s’assurer qu’il soit le plus adaptable possible, pour qu’il puisse épouser les spécificités physionomiques de chacun, et le plus évolutif possible, pour qu’il puisse suivre les changements technologiques, car l’informatique évolue rapidement. »


    Un mal néfaste, mais caché

    Les conséquences des maladies professionnelles sont importantes pour les malades, évidemment, mais aussi pour les employeurs qui doivent composer avec la baisse de productivité qui en découle et pallier, le cas échéant, à l’absence du malade. Le Conference Board estime que les entreprises canadiennes perdent environ 10 milliards $ par année résultant de l’absentéisme, de l’insatisfaction au travail et des problèmes reliés à la santé.

    La Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) n’a pas de statistiques précises sur les maladies reliées à l’utilisation de l’ordinateur, puisqu’elles sont rarement déclarées comme telles. Statistique Canada estimait, pour sa part, que 2,3 millions de Canadiens souffraient, en 2003, de microtraumatismes répétés, du genre de ceux contractés en utilisant un ordinateur.

    Alain Delisle est chercheur, Programme sécurité-ergonomie, à l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST), un centre de recherche affilié à la CSST. Il croit que les cas d’absences en raison de troubles musculosquelettiques sont peu fréquents.

    « Les accidents reliés à l’utilisation de l’ordinateur sont difficiles à répertorier dans les statistiques de la CSST, reconnaît-il. Aussi, ce sont des problèmes qui sont peu déclarés auprès de la CSST et, par conséquent, apparaissent peu dans les données de la CSST, ce qui ne donne pas un portrait juste de la réalité. En fait, il y a beaucoup de gens qui ont des douleurs musculosquelettiques et qui demeurent au travail quand même, car ça ne les empêche pas de faire leur travail. Les études montrent que 30 à 60 % des travailleurs sont dans cette situation. Mais ça peut parfois entraîner un arrêt de travail, dans quel cas il est généralement trop tard pour intervenir. »

    « Nombreux sont ceux qui ne tiennent pas compte de leur inconfort jusqu’à ce qu’ils éprouvent des symptômes caractérisés de microtraumatismes répétés, renchérit Carolyn James, physiothérapeute spécialisée en ergonomie à la clinique Health at Work. Le problème est alors beaucoup plus difficile à résoudre. »

    En fait, les gens vont essayer de résoudre eux-mêmes le problème du mieux qu’ils le peuvent, en modifiant l’aménagement de leur poste de travail et en y ajoutant des équipements, et ce, même s’il s’agit d’un problème complexe à résoudre. S’ils n’y arrivent pas, ils consultent un ergonome.

    « Il y a beaucoup de nouvelles technologies qui apparaissent sur le marché et les gens vont essayer, spontanément, toutes sortes de choses pour enrayer la douleur, souligne M. Delisle. Mais c’est un problème complexe qui nécessite d’examiner plusieurs éléments. C’est pour ça qu’il ne faut pas penser qu’il y aura un poste idéal qui va permettre de travailler sans développer de problèmes. Le travail à l’ordinateur est un travail qui est statique et le corps humain est fait pour bouger, pas pour rester immobile. Alors, c’est toute l’organisation du travail qui doit être considérée pour résoudre le problème, en favorisant par exemple les variations dans le travail et la réduction du stress. »


    Un processus laborieux

    Le processus qui mène à la création d’un clavier ergonomique est long et laborieux. Et aussi très coûteux. « Ça coûte très cher de fabriquer des prototypes, affirme Hugh McLoone, ergonome chez Microsoft. On débute le processus en faisant un remue-méninges, à la lumière des commentaires que nous ont soumis les utilisateurs, puis on raffine le concept. »

    Le fabricant n’a cependant pas voulu préciser le montant de l’investissement qu’il a consenti pour créer le Natural 4000, qui est le fruit d’un processus de R&D qui a débuté il a près de dix ans. Le premier modèle de clavier ergonomique introduit par Microsoft, l’ancêtre du Natural 4000, a vu le jour en 1996, puis le fabricant n’a cessé de l’améliorer et de diversifier sa gamme de claviers spécialisés. Dans le cas précis du Natural 4000, l’équipe de R&D de Microsoft a produit et testé une vingtaine de prototypes avant de trouver le bon, celui qui a été dévoilé en 2004.

    L’équipe de R&D a, en outre, eu recours à des senseurs appliqués sur la pointe des doigts pour identifier l’angle de frappe qui convient le mieux pour chaque doigt et déterminer l’angle des touches sur le clavier. « Nous avons trouvé que pour les doigts adjacents au pouce, l’angle était passablement droit et qu’il devenait de plus en plus incliné à mesure qu’on se dirigeait vers la périphérie extérieure de la main, précise M. McLoone. Ça m’a toujours étonné jusqu’à quel point, la touche d’effacement arrière est difficile à rejoindre. »

    Chaque prototype a été testé par un groupe de 12 à 14 utilisateurs témoins, comprenant des dactylos professionnels, dont les commentaires ont été recueillis et appliqués au développement du prochain prototype. Le prototype final a, quant à lui, été testé par un groupe de 24 personnes. « On obtient de bons résultats avec des groupes d’utilisateurs de cette dimension », confie M. McLoone.