Témoins numériques


Jean-François Ferland - 25/04/2008

À l’aide d’appareils de poche, n’importe qui peut capter n’importe quoi et le diffuser aux quatre coins de la planète en moins de deux. Les témoins « vidéoculaires » des aléas de la vie suscitent beaucoup d’intérêt.

« On veut pas le savoir, on veut le voir! », disait Yvon Deschamps. Cette réplique du grand humoriste a pris tout son sens lundi soir, alors que les scènes du grabuge qui ont eu lieu au centre-ville de Montréal, après la victoire du Canadien, aient fait grand bruit dans les médias… et dans l’immédiat.

Pendant que des filous saccageaient des auto-patrouilles et des boutiques, plusieurs appareils technologiques en ont capté des images et du son pour diverses raisons. À l’intérieur des magasins, des caméras de surveillance captaient des images pour constituer une preuve visuelle qui servirait à identifier les malfaiteurs. Au niveau du sol et du haut des airs, des caméramans de télévision captaient des images et du son afin de témoigner, en direct ou en différé, du déroulement des événements.

Et un peu partout, à l’aide d’un appareil tenant dans le creux de la main, des dizaines de personnes filmaient et photographiaient les scènes d’excitation et de désolation. Quelques minutes ou quelques heures plus tard, des contenus se retrouvaient sur Facebook, sur Flickr et sur d’autres sites de réseautage social.

Au lendemain d’une nuit mouvementée, une controverse éclatait alors que les forces policières demandaient aux médias traditionnels de leur remettre les rubans ou les disques optiques des contenus captés sur le terrain, afin d’identifier et d’arrêter les filous qui ont commis des actes criminels. Entre-temps, un policier était sûrement assis devant son poste de travail pour fouiller sur la Toile et en télécharger les contenus mis en ligne par des citoyens.

Rapidement, les médias ont protesté contre les requêtes des policiers, en affirmant que cette pratique pourrait être nuisible à leur travail. Ils craignent, avec raison, de faire l’objet de représailles de la part de personnes prises en défaut lorsque surviendront d’autres événements disgracieux. Les personnes fautives pourraient tabasser les caméramans et les photographes, ainsi que leurs équipements, afin qu’ils ne puissent croquer leurs faits et gestes.

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Or, d’une façon décentralisée, des dizaines de Monsieur ou Madame Untel peuvent capter les mêmes événements de façon plus ou moins discrète, généralement pour en garder un souvenir ou pour épater les amis en leur disant « J’étais là, en voici la preuve. » Or, avec la popularité des réseaux sociaux numériques, n’importe qui souhaite obtenir quinze secondes de gloire et partager les contenus qu’ils captent.

Avec la miniaturisation et l’accessibilité des technologies de capture de contenus, il est rendu facile pour n’importe qui de filmer ou photographier un événement à l’insu d’une autre personne. Dans certains cas, le souvenir capté par un individu peut devenir une preuve d’une injustice pour une victime ou d’un geste répréhensible pour un malfaiteur.

Il y a une quinzaine d’années, les probabilités qu’une personne ait un caméscope, une pile chargée et une cassette vierge à portée de la main lorsqu’un événement se déroulait sous leurs yeux étaient peu élevées. En Californie, l’agression de Rodney King par des policiers avait été filmée par un citoyen et les images avaient fait le tour de la planète par le biais des réseaux de télévision. Aujourd’hui, un petit clip montrant un politicien qui injurie un manifestant ou une chanteuse qui tombe sur scène est mis en ligne en quelques secondes, par le biais de la réseautique, et le contenu risque d’être diffusé par les médias traditionnels s’il s’agit d’un événement majeur.

Ainsi, le témoin « vidéoculaire » des aléas de la vie intéresse bien des gens. Des médias traditionnels publient des annonces qui invitent ces personnes à leur transmettre leurs contenus, afin « d’informer le public », pour constituer une source alternative et gratuite aux journalistes de métier. Les policiers, pour leur part, les invitent à en faire tout autant pour les aider à « faire régner la paix et l’ordre » et constituer une alternative gratuite aux délateurs traditionnels. Les sites de réseautage social les invitent également à publier leurs contenus pour « amuser parents et amis » et attirer du trafic sur leur site où sont affichés des bandeaux publicitaires.

Plusieurs chroniqueurs, comme Patrick Lagacé et Yves Willams ont souligné dans leurs commentaires l’intérêt que suscitent les citoyens qui captent des contenus et les réseaux sociaux qui servent à les diffuser. Et le phénomène n’est pas prêt de s’essouffler, alors que la qualité du son et de l’image des petits appareils ne cesse de s’améliorer.

N’eut été des gestes de vandales, l’intérêt des contenus filmés par les citoyens après la victoire du Canadien aurait été tout autre. Malheureusement, sur la cinquantaine de vidéos publiés sur YouTube qui sont associés à l’événement, une poignée démontre des célébrations de joie qui ont eu lieu avant l’émeute. La nature humaine étant ce qu’elle est, ce sont les contenus associés aux mauvaises nouvelles qui suscitent le plus d’intérêt…

Jean-François Ferland est journaliste au magazine Direction informatique.


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À propos de Jean-François Ferland

Jean-François Ferland a occupé les fonctions de journaliste, d’adjoint au rédacteur en chef et de rédacteur en chef au magazine Direction informatique.


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