Pénurie de main-d’oeuvre : Québec n’y échappe pas


Jean-François Ferland - 05/03/2010

Bassin de candidats rétréci, processus d’embauche allongé, mouvements à l’interne, désintéressement de la relève, abstention de soumissionnaires… Le gouvernement du Québec vit lui aussi la pénurie de la main-d’oeuvre qualifiée en TIC. Portrait de la situation.

Bon nombre d’organisations québécoises s’inquiètent de la pénurie de main-d’oeuvre spécialisée dans le secteur des technologies de l’information et des communications. Tous les types d’entités sont touchées par cet enjeu, et le gouvernement du Québec n’y échappe pas.

Alors que 5 400 personnes travaillent pour la direction des ressources informationnelles dans divers ministères, à l’exclusion des secteurs de la santé et de l’éducation, pas moins de 350 personnes ont été embauchées pour des postes réguliers en TIC en 2009. Cette embauche massive, qui est d’une ampleur considérable pour le secteur, illustre à quel point le gouvernement a besoin de main-d’oeuvre pour réaliser ses projets technologiques.

Claude Sicard est le vice-président aux ressources humaines au Centre des services partagés du gouvernement du Québec. Il explique que cette embauche importante est une conséquence de la vague de départs à la retraite qui s’est amorcée dans la fonction publique. La relative jeunesse du personnel fait en sorte que les impacts ont été moins prononcés en TIC que dans d’autres secteurs au gouvernement, mais l’heure de la retraite pourrait sonner en 2011 pour plusieurs employés qui sont affectés aux technologies.

« Dans la fonction publique, il est de plus en plus difficile de trouver de la main-d’oeuvre qualifiée. Le bassin de candidats rétrécit, ce qui fait que les délais pour combler les postes s’allongent », constate M. Sicard.

De plus, les besoins en nouvelles applications et en technologies ne cessent de croître, notamment pour l’établissement du concept de gouvernement en ligne. D’autre part, les compétences dans le secteur des TIC évoluent « à une vitesse fulgurante », ne serait-ce qu’au niveau des technologies pour le Web. L’obtention des compétences qui sont requises par la main-d’oeuvre pour l’exploitation de ces nouvelles technologies constitue alors une source de préoccupation pour l’État.

M. Sicard souligne que cet enjeu n’est pas exclusif à l’industrie des technologies, alors que des secteurs comme ceux du génie civil, de la médecine vétérinaire ou des actuaires sont aux prises avec des problèmes équivalents ou plus prononcés. « Mais le secteur des TIC se distingue des autres par le volume de personnel requis et l’importante quantité de projets à réaliser », indique-t-il.

Mobilité interne

Si la disponibilité de la main-d’oeuvre dotée de compétences techniques constitue un enjeu important pour le gouvernement du Québec, la présence de spécialistes en gestion est encore plus cruciale pour l’appareil gouvernemental.

« Nous n’avons pas le choix : nous pouvons donner certaines choses à con-trat, mais il faut quand même garder à l’interne une capacité de gouverne, déclare M. Sicard. Cela prend des compétences en gestion de projets, en architecture d’affaires, en architecture technologique, en architecture d’applications, etc. Nous avons actuellement des besoins importants à ce niveau. Ce genre de compétences est plus difficile à trouver, et la concurrence entre les organisations qui ont les mêmes besoins est de plus en plus féroce… »

Lorsqu’une personne quitte son poste au gouvernement, cela signifie qu’une masse de connaissances doit être remplacée au sein d’une entité. Or, M. Sicard indique que la concurrence ne vient pas de l’extérieur, puisque le taux de rétention de la main-d’oeuvre dans la fonction publique est très élevé – le taux de démission pour les emplois liés aux technologies est inférieur à 1 %. La concurrence provient plutôt de l’intérieur de l’appareil gouvernemental.

« Les gens en technologies se cherchent des projets. Or, le gros avantage dans la fonction publique est celui de la mobilité, liée aux nombreux départs à la retraite des dernières années. Ces départs créent beaucoup de chaises vides, mais surtout un vacuum au niveau des connaissances », dit-il.

Claude Sicard soutient que la mobilité de la main-d’œuvre peut présenter un avantage stratégique en terme d’attraction, car elle permet aux travailleurs d’œuvrer sur des projets qui les intéressent. Toutefois, comme employeur, une trop grande mobilité du personnel peut présenter certains désavantages.

Moins de diplômés, moins de soumissionnaires

Malgré la pénurie de main-d’oeuvre en TIC, le gouvernement est apte à livrer les projets pour l’instant. Toutefois M. Sicard croit qu’il faut faire preuve d’une vigilance excessive à ce niveau. Certes, la fonction publique est affectée par les mêmes problèmes que les autres organisations en matière de renouvellement de personnel, soit un désintérêt des jeunes envers les carrières en TIC et un taux de diplomation à la baisse.

« C’est encore plus dramatique dans le secteur de l’informatique de gestion, affirme M. Sicard. C’est actuellement un élément critique. Il faut trouver un moyen pour attirer les jeunes vers ce genre d’emploi. […] Nous avons la responsabilité collective de faire des actions, autant le gouvernement que les firmes de services-conseils, pour intéresser les jeunes. Sinon, avec la crise de l’emploi qui s’en vient, la situation pourrait être critique et entraîner des retards au niveau des projets. »

D’autre part, selon M. Sicard, le gou-vernement constate depuis quelque tempsd’autres conséquences de la rareté de la main-d’oeuvre en TIC, cette-fois-ci chez les fournisseurs externes.

« Lorsqu’on fait des appels d’offres dans certains secteurs, des firmes ne soumettent plus leur candidature simplement parce qu’elles n’ont plus la main d’oeuvre pour y répondre, note-t-il. Cela témoigne très bien que le problème ne touche pas que le gouvernement, mais aussi l’entreprise privée ».

M. Sicard n’était pas en mesure de dire si des appels d’offres gouvernementaux avaient dû être relancés, faute de soumissionnaires.

Initiatives nécessaires

En évoquant les initiatives qui ont été établies récemment par divers acteurs de l’industrie et des utilisateurs des TIC sous la gouverne de l’organisme Technocompétences afin de susciter l’engouement des étudiants envers le secteur, M. Sicard croit qu’il faudra en faire davantage pour améliorer la situation.

« Il est clair que les technologies de l’information sont un secteur dont nous avons besoin en tant que société. Le gouvernement est une entreprise de services et nous manipulons essentiellement de l’information. Pour nous, les TIC sont un support incroyable pour livrer nos services, mais aussi pour assurer notre efficacité », indique M. Sicard.


Le développement des compétences, une solution interne

Les réorientations de carrières, la budgétisation de sommes pour la formation continue et l’établissement de programmes de certification font partie des outils privilégiés par le gouvernement.

Claude Sicard, du Centre des services partagés du gouvernement du Québec, indique qu’unedes stratégies vise à développer les compétences de personnes qui sont présentement à l’emploi de l’État pour les orienter vers une carrière en TIC, afin combler des besoins en gestion.

« Un architecte technologique doit forcément avoir une formation de base [en TIC], mais un gestionnaire de projets peut venir d’autres secteurs que celui des technologies et être aussi performant, indique M. Sicard. Nous pouvons le former. C’est la même chose pour un d’architecte d’affaires, où nous pouvons prendre quelqu’un qui a du potentiel et des compétences de base, et le faire évoluer. »

M. Sicard ajoute que le gouvernement doit s’assurer d’être attrayant, mais doit aussi développer des compétences en TIC, elles qui évoluent à un rythme fou. « En génie civil, on construit des routes depuis des siècles : une culture et des façons de faire sont présentes depuis plusieurs années. Dans le secteur des TIC, au milieu des années 90, le Web était simplement un véhicule d’information. Quinze ans plus tard, nous avons passé les phases de l’information et du transactionnel et nous sommes dans la phase du relationnel. Maintenant, on parle d’informatique en nuage… Quelqu’un qui a été formé il y a cinq ans et qui n’a pas reçu de formation continue est déjà dépassé », dit-il.

Objectifs stratégiques

Pour inciter l’accroissement des compétences de la main-d’oeuvre actuelle, le développement d’objectifs de formation a été instauré dans certains créneaux de la fonction publique. M. Sicard précise que l’allocation d’un pourcentage de la masse salariale aux activités de formation est inscrite dans les plans stratégiques gouvernementaux.

« L’industrie des technologies de l’information fait partie de celles où l’on investit le plus dans le développement de la main-d’oeuvre, en raison de l’évolution marquée des compétences, affirme M. Sicard. Tout d’abord, nous devons être capables de prouver aux jeunes que nous pouvons leur offrir des défis stimulants et un bon environnement de développement. L’environnement de développement n’est pas simplement une question de formation, mais aussi d’apprentissage en emploi et d’opportunité de carrière. »

Claude Sicard croit également que pour être efficace comme employeur, le gouvernement se doit d’être capable d’adapter les compétences du personnel déjà en poste pour livrer les services ou mener les projets à terme: « Dans le domaine des technologies, il y a des compétences hautement stratégiques à développer. Au niveau de l’architecture d’affaires, par exemple, il faut bien aligner les technologies sur les besoins du secteur. Ce n’est pas seulement une question de technologies », explique-t-il.

Pour cela, le gouvernement participe à la définition de programmes de formation de la main-d’oeuvre afin de doter son personnel de notions qui revêtent une importance stratégique pour assurer la réalisation de ses projets technologiques. Par exemple, un programme de développement des gestionnaires de projets pour l’obtention de la certification PMI (Project Management Institute) a été établi récemment en collaboration avec l’Université du Québec à Montréal.

Québec oeuvre aussi au développement d’un programme consacré à l’architecture d’affaires, pour lequel les universités seront bientôt sollicitées. Le développement de programmes relatifs à la sécurité de l’information est également inscrit à l’agenda, alors que les normes de certification du personnel croissent en importance.

Jean-François Ferland est rédacteur en chef adjoint au magazine Direction informatique.




À propos de Jean-François Ferland

Jean-François Ferland a occupé les fonctions de journaliste, d’adjoint au rédacteur en chef et de rédacteur en chef au magazine Direction informatique.


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