L’Institut international des télécommunications en eaux troubles


Jean-François Ferland - 26/09/2008

L’Institut international des télécommunications suspend ses activités de formation et cherche à maintenir ses activités de recherche et de soutien pour les PME. L’évolution des besoins du marché, l’inadmissibilité à certains crédits de recherche, mais surtout le faible soutien du gouvernement fédéral sont mis en cause.

L’Institut international des télécommunications (IIT), qui oeuvre depuis 1999 à la formation et depuis 2004 à la recherche et au soutien de petites et moyennes entreprises du secteur des télécoms, vit des moments difficiles.

Depuis le vendredi 12 septembre, l’organisme à but non lucratif a cessé ses activités de formation à son site du centre-ville de Montréal, afin de concentrer ses efforts administratifs et ses réserves financières à la survie du volet consacré à la recherche et à l’aide des PME.

Quelques jours après la fin des activités de formation, derrière la façade vitrée des locaux de l’IIT situés à la Place Bonaventure, on pouvait voir des salles de cours aux sièges vides et aux ordinateurs éteints. Personne n’oeuvrait au laboratoire d’équipements spécialisés qui était également visible de la porte d’entrée.

N’eut été de l’apparition de la réceptionniste et d’un autre employé lors de l’activation de la sonnette, qui ont fait état de l’absence momentanée des administrateurs, tout aurait porté à croire que l’institut fondé par des entreprises de l’industrie des télécoms, par des institutions universitaires et par les gouvernements du Québec et du Canada avait fermé ses portes.

Lorsque rejoint par téléphone, Louis Brunel, le président et directeur général de l’IIT, a confirmé la récente suspension des activités de formation, mais a affirmé que l’Institut n’était pas en faillite. La décision, qui fait partie d’une réflexion de longue date, vise à préserver une marge de manoeuvre financière afin de permettre la poursuite des activités de recherche dans un cadre différent.

M. Brunel a évoqué le changement de la donne au niveau des besoins en formation, mais a surtout reproché que l’implication financière du gouvernement fédéral ait été moindre que prévu, et ce, depuis les débuts de l’organisme.

« L’institut a eu ses difficultés dans l’année, compte tenu qu’il a été créé par l’industrie et les gouvernements, mais que les sommes mises par le gouvernement fédéral n’ont pas été à la hauteur de ce qui avait été prévu au départ du centre de recherche, a affirmé M. Brunel. On cherche depuis un certain nombre de mois une solution différente qui va mettre la recherche dans un cadre où les sources de financement sont moins aléatoires. »

« Du côté de la formation, la restructuration de l’industrie des télécommunications au Canada a affecté notre potentiel et nous avons décidé de suspendre les opérations. Notre objectif est de préserver notre mission de recherche et de support aux PME innovantes. Il y a encore des morceaux à mettre en place, mais on progresse », a-t-il précisé.

Financement « ad hoc »

Interrogé quant à savoir si la diminution du soutien financier émanait du présent gouvernement fédéral, M. Brunel s’est refusé à « faire de la politique à cet effet » alors qu’une campagne électorale est en cours et que des coupures sont déplorées dans divers secteurs d’activité. Il a plutôt indiqué qu’Ottawa « n’a pas mis le niveau qui avait été commis, quelle que soit la couleur du gouvernement », tout en déplorant l’éligibilité de l’IIT à des sources de financement définies.

« Le gouvernement du Québec, depuis la formation de l’Institut il y a neuf ans, a toujours fait ce qu’il avait dit qu’il ferait. Du côté du fédéral, cela ne s’est pas passé ainsi et ce n’est pas un ministre ou un parti en particulier. Cela ne s’est pas passé comme il avait été prévu et même annoncé avec les gourous de l’industrie lorsque nous avons créé le centre de recherche », a déploré M. Brunel.

« Le modèle que nous avons mis en place ne s’est pas avéré être tout à fait adéquat, parce qu’il reposait sur des décisions ad hoc de la part des gouvernements pour la recherche. Les universités, qui ont des fonds de recherche, obtiennent des subventions si elles se qualifient, alors que pour nous c’était toujours ad hoc. On travaille sur une solution à plus long terme qui nous placera dans un cadre où il sera plus naturel d’arriver à financer la recherche. »

M. Brunel a affirmé que les PME, les grandes entreprises et les universités démontraient encore un intérêt envers le centre de recherche en télécommunications. « Nous avons aidé plusieurs PME et c’est pour cela que je me bats personnellement pour qu’il y ait une suite. Ce qu’on a fait est unique. Ce serait une perte sèche pour le Québec si [le centre de recherche] ne pouvait pas subsister. »

Quant à l’avenir des actifs en place, notamment l’imposante salle composée d’équipements technologiques qui ont été fournis par les fournisseurs de l’industrie, M. Brunel n’a pas voulu commenter sauf pour préciser que l’IIT se concentrera sur les actifs les plus utilisés et qui risque d’aider au soutien de la recherche.

Un modèle hypothétique

Mary-Ann Bell, la première vice-présidente et chef de l’exploitation chez Bell Aliant Québec, Télébec, Cablevision et Noralynx, est la présidente du conseil d’administration de l’Institut international des télécommunications.

Elle a expliqué que l’IIT qui était initialement consacré à la formation en 1999 et son volet de recherche institué en 2004 ont été établis en fonction d’un modèle d’affaires axé sur la contribution de trois groupes principaux, soit des joueurs de l’industrie, le gouvernement provincial et le gouvernement fédéral.

« Pour ce qui est de l’industrie et du gouvernement provincial, le plan initial a toujours été respecté en termes de fourniture de financement, mais cela n’a pas été possible au niveau du gouvernement fédéral. Nous avons eu un soutien de [ce palier de gouvernement], mais pas à la hauteur de ce qui était prévu au point de départ [du volet de recherche en 2004] », a indiqué Mme Bell, réitérant les arguments de M. Brunel.

« Il y a eu beaucoup de discussions avec plusieurs ministères, dont celui de l’Industrie. Il semblait toujours y avoir un très grand intérêt, mais finalement cela n’a jamais débouché sur des enveloppes qui pouvaient soutenir l’IIT. Au bout du compte, on obtenait beaucoup plus notre soutien d’un groupe comme Développement économique Canada, mais pour lequel il était clair qu’il ne pouvait être là pour une solution à plus long terme. »

« Nous avons fait beaucoup de démarches à travers les années, nous avons toujours gardé beaucoup d’espoir, mais il faut en venir à une conclusion […] », a-t-elle expliqué.

En déplorant aussi que des subventions de recherche soient accessibles pour certains instituts comme les universités, mais que l’IIT ne s’y classe pas selon les normes actuelles, Mme Bell a expliqué que le conseil d’administration avait décidé en début d’année de revoir le plan d’affaires, la structure et l’avenir de l’Institut. Elle a précisé qu’un plan, dont certains éléments ne pouvaient être dévoilés, était suivi afin d’assurer le maintien des activités restantes de l’IIT et  « de garder, si possible », le laboratoire d’équipements spécialisés qu’elle a qualifié d’unique.

« On ne sait jamais comment les choses vont finir, et il y a toujours un facteur de risque pour toute entreprise ou institut. Il n’y a jamais de garanties à long terme dans le monde d’aujourd’hui. Mais la raison pour laquelle nous avons choisi de mettre fin aux activités de formation en septembre est pour être certain de se maintenir une marge de manoeuvre qui nous permettrait de procéder à la restructuration », a-t-elle élaboré.

Changement de conditions

Mme Bell a convenu que les conditions de l’industrie des télécommunications avaient changé depuis 1999 et que les exigences en matière de formation avaient également évolué. Toutefois, elle a affirmé que l’IIT avait continué à avoir du succès en la matière et qu’il existait encore une demande pour la prestation d’un enseignement. Elle a vanté l’excellence du travail réalisé dans le volet de la recherche, mais a déploré des carences en financement de la part des instances fédérales.

« La recherche, finalement, se trouvait à être complètement financée par les membres de l’industrie et par le gouvernement provincial dans un contexte où, si l’on fait cette recherche dans un autre organisme comme une université, vous vous retrouverez, pour un dollar investi par l’industrie, à être capable d’avoir des dollars additionnels et d’en faire plus », a-t-elle constaté.

« Ce n’est pas un problème de qualité ou d’un manque livrable, a assuré Mme Bell. Au contraire, l’institut a été bien géré avec des gens de qualité qui ont fourni un travail exceptionnel de soutien à plusieurs PME qui ont pris leur envol sur la scène internationale. C’est tout le modèle de base qui a été bâti sur certaines hypothèses, dans le contexte québécois et canadien, qui ne peut plus être maintenu tel quel. Le besoin est toujours là, mais il devra être fait dans un autre cadre pour obtenir un financement plus solide. »

* * * * *

Quelques chiffres

Alors que les entreprises et les gouvernements étalent grandement leur soutien financier aux organismes, on retrouve peu de données sur Internet quant à l’implication des partenaires dans l’IIT.

Sur le site de Développement économique Canada pour les régions du Québec, une divulgation des octrois de subventions et de contributions révèle qu’une aide de 1,4 million $ a été accordée au deuxième trimestre de l’exercice 2007-2008 à IIT-Recherche, qui faisait face à des coûts totaux de plus de 7,4 millions $.

Sur le site du Centre de recherches sur les communications, un organisme d’Industrie Canada, un rapport annuel des points saillants de l’exercice 2005-2006 fait état d’une subvention de 3,3 millions $ octroyée à l’IIT par l’Agence de développement économique du Canada pour les régions du Québec, pour financer un projet de Réseau des centres sans fil du Canada (CWCnet).

Les archives des médias d’Industrie Canada contiennent une photo de Lucienne Robillard, qui était alors ministre de l’Industrie et ministre responsable de l’Agence de développement économique du Canada pour les régions du Québec, lors de la fondation du consortium IIT-Recherche. Toutefois, les archives de ce ministère ne contiennent aucune autre information relative au lancement de ce volet ou au niveau de soutien de ce ministère.

Au gouvernement du Québec, un communiqué publié par le ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation lors du lancement de IIT-Recherche indique que l’IIT avait reçu 16 millions $ depuis 1999 et que les membres industriels de ce consortium pourraient recevoir jusqu’à 17 millions $ en cinq ans en crédits d’impôt à la recherche et au développement pour les cotisations qui seraient versées au consortium.

Une convocation de presse de l’IIT pour le lancement de IIT-Recherche faisait état d’investissements de 50 millions $ de l’industrie des télécoms et d’un « soutien » des gouvernements provincial et fédéral.

Enfin, un rapport de Graytech Management, contenu dans le site d’Industrie Canada, publié peu avant la fondation du volet de recherche, évoque des investissements de 50 millions $ de la part d’entreprises privées.

Jean-François Ferland est journaliste au magazine Direction informatique.


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À propos de Jean-François Ferland

Jean-François Ferland a occupé les fonctions de journaliste, d’adjoint au rédacteur en chef et de rédacteur en chef au magazine Direction informatique.


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