Le RISQ a 20 ans : une évolution en strates de la réseautique


Jean-François Ferland - 01/12/2009

Depuis 1989, le Réseau d’informations scientifiques du Québec exploite la première infrastructure de réseau Internet de la province, au profit des établissements de recherche et d’enseignement supérieur. Son directeur général Michel Vanier commente deux décennies de progression du réseau québécois.

En 1988, les universités du Québec décident d’embarquer dans la ronde des télécommunications informatiques et amorcent le déploiement d’un réseau autonome qui sera dédié aux fins de l’enseignement et de la recherche. Le Réseau d’information scientifiques du Québec (RISQ) est fondé en 1989.

Au fil des années, le réseau informatique a été échelonné, tout comme il a été étendu aux institutions collégiales, aux laboratoires de recherche et aux commissions scolaires. Dès 2002, il sert d’épine dorsale pour les interconnexions du réseau pour le projet Villages branchées afin de relier à la Toile les écoles et les bibliothèques du territoire québécois.

Au terme d’un chantier amorcé au début du siècle, le réseau du RISQ couvre aujourd’hui 6 000 km, dont 5 000 km de fibres optiques. Il s’étend de Rouyn-Noranda à Sept-Îles, de Gaspé (et éventuellement des Îles-de-la-Madeleine) à Granby et de St-Félicien à Hull, en passant par Ottawa.

([Mise à jour] La portée territoriale du réseau du RISQ tire profit, dans certains tronçons, de partenariats avec des réseaux régionaux. Par exemple, la liaison entre Rimouski, Matane et Gaspé provient du Réseau collectif Gaspésie Îles-de-la-Madeleine. D’ailleurs, ce réseau collectif relie par la fibre optique le territoire des Madelinots, où un campus collégial a accès aux services du RISQ. L’expansion vers les Îles-de-la-Madeleine qui est évoquée sur la carte du RISQ est un projet d’instauration d’un réseau distinct, mais qui n’a pas encore obtenu d’approbation ni de financement gouvernemental.)

Michel Vanier est le directeur général du RISQ depuis 2004. Rencontré lors d’un colloque anniversaire au Palais des congrès de Montréal, il relate qu’il était directeur adjoint des technologies de l’information à l’époque de la création de l’organisme, mais il a connu de près les gens qui ont établi le réseau. M. Vanier souligne que la motivation première à recourir à la réseautique, à l’époque, était l’utilisation du courrier électronique.

« Pour rejoindre l’Internet naissant aux États-Unis, où la National Science Foundation subventionnait en bonne partie l’établissement de réseaux TCP/IP, les directeurs de l’informatique des universités du Québec, qui se réunissait régulièrement, se sont dit qu’il fallait faire quelque chose. Avec le CRIM, ils ont créé le premier réseau IP du Québec pour échanger entre eux et se brancher avec Internet », se remémore M. Vanier.

« Au niveau technologique, on louait des liens téléphoniques synchrones entre Montréal et Québec, où toutes les universités à Montréal d’un côté et l’Université Laval de l’autre avaient un « gros » lien à 19 200 bauds qu’on exploitait à l’aide de paquets IP ! », ajoute-t-il.

Avant-garde

Les utilisateurs de la réseautique des institutions scientifiques et d’enseignement, à titre professionnel, mais aussi à titre personnel, ont joué un rôle déterminant dans la progression de l’adoption d’Internet dans le monde. À cet égard, M. Vanier souligne l’importance du « triple W » de Tim Berners-Lee, du laboratoire CERN à Genève, qui a inventé un système d’hypertexte qui a contribué à la popularité et à la commercialisation de la Toile.

En parallèle, le RISQ a poursuivi sa mission qui consiste à répondre aux besoins en infrastructure de réseautique de la communauté de l’enseignement, mais surtout à ceux de la communauté de la recherche qui est à l’avant-garde et fait constamment des essais.

« Notre réseau se trouve, de fait depuis 20 ans, à la pointe de l’Internet. Nous sommes un réseau Internet privé et on déploie des technologies avant les autres. Nous serons sûrement le premier réseau IPv6 au Québec. Aussi, nous supportons depuis plus de 15 ans la vidéoconférence et des applications qui demandent de la qualité de service, ce qu’il n’y a pas encore de façon standard dans l’Internet commercial aujourd’hui. Nous essayons constamment de nouvelles technologies, de nouveaux protocoles. Cela ne veut pas dire que ces [éléments] vont demeurer et devenir prévalents sur le marché, mais c’est un peu notre nature. »

Un volet d’importance du RISQ a trait à l’expérimentation pour la recherche en télécommunication. M. Vanier évoque un projet entre Montréal et Québec où deux longueurs d’onde à 10 Gb/s relient le Centre d’optique photonique de l’Université Laval et le Département d’ingénierie électrique de l’Université McGill pour tester des protocoles et de l’équipement d’avant-garde pour la commutation optique, qui succédera éventuellement à la commutation électronique.

Il ajoute que les échanges de machine à machine, amorcés au début des années 90, se poursuivent à une plus grande échelle, en donnant l’exemple des consortiums de calcul à haute performance du Québec, soit le Consortium Laval, Université du Québec, McGill et l’est du Québec (CLUMEQ) et le Réseau québécois de calcul de haute performance (RQCHP). « On voit la portion du calculateur [dans l’ancien accélérateur] Van der Graaf, mais ce qui ne paraît pas, ce sont les utilisateurs de l’infrastructure, indique M. Vanier. À Montréal, il y a les projets Cbrain et Gbrain de l’Institut neurologique de Montréal où le docteur Alan Evans et son équipe sont parmi les plus gros utilisateurs de l’infrastructure de l’Université Laval à travers le réseau du RISQ. »

Le réseau du RISQ

Le réseau du RISQ

Demandes croissantes

La capacité actuelle du réseau du RISQ est impressionnante : sur les liens reliant Montréal, Sherbrooke et Québec, il est possible de déployer jusqu’à 72 longueurs d’onde de 10 Gb/s chacune – un potentiel qui n’est pas utilisé à son maximum pour l’instant. Sur la Rive-Nord, la route qui relie notamment Montréal et Québec en passant par Trois-Rivières peut soutenir jusqu’à 36 longueurs d’onde. En région, le réseau a recours à des circuits SONET OC-192 de 10 Gb/s ou 2,5 Gb/s.

Dix ans après la déréglementation de l’industrie des télécommunications, qui a permis d’acheter de la fibre noire, le RISQ poursuit l’évolution du réseau québécois. Bientôt, une boucle sera instaurée pour Rouyn-Noranda en passant par l’Ontario, grâce à un partenariat avec le réseau de recherche ontarien Orion.

« La capacité est toujours un enjeu et on l’augmente toujours pour répondre à la demande, mais de plus en plus on nous demande d’assurer une plus grande fiabilité, déclare M. Vanier. Même si on demeure un réseau de pointe où on peut faire de l’expérimentation de technologies, nous assurons aussi le fonctionnement du réseau de l’éducation au Québec. Nous devons offrir des services de qualité, en essayant de nous rapprocher des fameux « Cinq 9 ». Également, nous devons être à l’avant-garde et offrir des services qui sont innovateurs sur le réseau. »

Latence financière

Toutefois, le financement est un défi important que doit relever le RISQ de façon continue. M. Vanier indique que l’organisme à but non lucratif est financé par ses membres, soit les établissements du réseau de l’éducation, qui sont aux prises avec leurs propres enjeux monétaires.

« Le réseau de l’éducation est sous-financé au Québec, à comparer avec les autres provinces canadiennes et avec la moyenne canadienne, déclare M. Vanier. Ce n’est pas facile. À titre d’exemple, on avait jusqu’à tout récemment une subvention de fonctionnement du ministère de l’Éducation. Elle n’était pas énorme – 600 000 $ par année – mais elle nous aidait à supporter les coûts en régions éloignées. Cette subvention nous a été graduellement retirée et on nous a annoncé qu’il fallait trouver des moyens de s’autofinancer. Nous avons trouvé une façon en offrant une capacité excédentaire à l’industrie, ce qui est nouveau pour nous. »

« Je peux dire que notre situation financière est stable, mais je ne peux dire que la situation du RISQ est assurée pour l’avenir en terme de pérennité, pas plus que d’autres organismes sans but lucratif [en technologies]. C’est un combat perpétuel. »

Riches strates

Après le colloque, M. Vanier, ses collègues et les invités de la conférence allaient célébrer les 20 ans du RISQ à la Société des arts technologiques (SAT), un lieu où se croisent la création artistique et les TIC.

Alors que les technologies de l’information évoluent rapidement dans de nouveaux créneaux, le directeur général du RISQ indique que les technologies de l’information aux fins artistiques et ludiques constituent un axe de développement stratégique récent pour l’organisme.

« Avec [la SAT], il y a deux ans, nous avons fait une démonstration où le Biodôme, l’École de technologie supérieure et une école de la commission scolaire René-Lévesque, dans un rang de la ville de Bonaventure en Gaspésie, étaient liés par des sources de vidéoconférence en haute définition. Des élèves du primaire ont pu poser en direct des questions à une scientifique sur la vie des manchots », relate M Vanier. « Bientôt, nous pourrons raccorder la Place des Arts… Cela ouvre un potentiel incroyable du côté des activités culturelles, surtout pour les régions éloignées. Imaginez la diffusion d’un spectacle de l’OSM à Gaspé en temps réel! Notre réseau est capable de faire cela. Nous n’avons pas à le configurer de façon spéciale, car il a été conçu de façon à soutenir un tel contenu riche. »

« Si on regarde dans l’histoire, avec des « strates » comme diraient les géologues, on a passé à travers la couche d’utilisation scientifique, puis sont embarquées les sciences sociales, puis les sciences de la santé, et maintenant on est rendu [à la couche] de la culture et des communications. C’est un monde complètement différent », ajoute le directeur général du RISQ. « J’ai une formation scientifique – j’ai commencé en mathématique physique – et je suis assez loin de cet univers, mais quand je vois le potentiel offert aujourd’hui, je trouve cela incroyable. Et nous n’en sommes qu’au tout début… »

Jean-François Ferland est journaliste au magazine Direction informatique.




À propos de Jean-François Ferland

Jean-François Ferland a occupé les fonctions de journaliste, d’adjoint au rédacteur en chef et de rédacteur en chef au magazine Direction informatique.


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