L’argent électronique n’a pas d’odeur?


Jean-François Ferland - 27/01/2006

Des entreprises du domaine des TIC dérogent volontairement à des principes fondamentaux pour accéder à des marchés contenant des millions de consommateurs potentiels. Les technologies « de l’information » quelle invention bénéfique, n’est-ce pas?

L’annonce de l’entrée de Google sur le marché chinois plus tôt cette semaine a causé tout un émoi. L’exploitant du moteur de recherche le plus populaire de la planète a accepté de censurer par l’application de filtres l’accès aux contenus associés à certains mots-clés identifiés par les dirigeants du pays le plus populeux de la planète. En réponse aux nombreuses protestations, l’entreprise a fait valoir, d’une part, qu’elle devait se plier aux lois et aux règlements locaux et, d’autre part, qu’elle n’était pas la première à agir de la sorte.

Il est vrai que Microsoft, depuis 2005 avec une mouture du moteur de recherche MSN et Yahoo, depuis 2002, ont déjà signé des contrats avec la Chine pour implanter leur propre moteur de recherche au profit des internautes chinois qui seraient déjà plus de cent millions à voguer sur la Grande Toile. Ces deux organisations ont accepté de se plier aux exigences de filtrage et d’analyse des contenus des sites pour éviter que les Chinois technophiles ne puissent accéder à certaines informations.

Selon un rapport de l’organisme Human Rights Watch, le contrat signé par Yahoo, qui n’est sans doute pas différent de celui que les autres entreprises des TIC ont probablement signé, stipulerait que l’entreprise doit enquêter tous les sites Web pour lesquels des liens sont fournis, bloquer toute information jugée par le gouvernement comme étant « dommageable » et rapporter ces sites aux autorités. L’entreprise doit également « faire des efforts marqués pour promouvoir la riche tradition culturelle de la nation chinoise et les normes éthiques de la civilisation culturelle socialiste », tout comme jurer « de restreindre la production, la publication ou la dissémination d’informations pernicieuses qui pourraient compromettre la sécurité de l’État et déranger la stabilité sociale. »

Quelques exemples d’application de ces conditions ont été publicisés sur Internet. Yahoo a récemment fourni aux autorités chinoises des données à propos de Shin Tao, un journaliste dissident qui est maintenant aux travaux forcés pour les dix prochaines années. Microsoft a également soustrait du Web le blogue de Zhao Jing qui avait parlé d’une grève des journalistes d’un quotidien de Pékin, grève qui s’est soldée par l’emprisonnement de dizaines de personnes.

Ces situations peuvent alimenter plusieurs réflexions à propos de l’utilisation des TIC en société. Les notions de liberté d’expression et d’accès à l’information, qu’elles soient perçues comme des droits ou des privilèges, sont appliquées de façon élastique selon le degré de permissivité édicté par les gouvernements des nations. Le respect de ces valeurs par les entreprises, également, varie en fonction non pas de la facilité offerte par les TIC de les promouvoir et les soutenir, mais plutôt des revenus qui peuvent être générés si l’on accepte de faire un accroc à ces beaux principes.

Google, pourtant, affiche sur son site Web une mission d’entreprise qui consiste à « organiser l’information du monde et de la rendre universellement accessible et utile. » Google, également, s’oppose en ce moment à une requête du gouvernement américain qui lui demande de fournir des données à propos des habitudes de recherche des internautes…

Ce n’est pas la première fois que les technologies de l’information servent à soutenir les visées difficilement acceptables de certains gouvernements : les TIC ont depuis toujours servi à l’espionnage et à la propagande; en ex-URSS, on effaçait des photographies les personnes qui avaient été « liquidées »; les conversations téléphoniques, les courriels, les contenus des sites et les images seraient scrutés par les puissants ordinateurs d’agences de surveillance gouvernementales. Selon le documentaire La Corporation, un pionnier de l’informatique aurait fourni des composantes de traitement des données à un pays qui souhaitait mieux gérer les déplacements des prisonniers lors d’un important conflit international… Et dire qu’il y a bien des cas inconnus qui feraient sursauter les outrés ou sourire les cyniques.

Et ce n’est sans doute pas la dernière fois que les entreprises du domaine des TIC dérogeront à leurs principes. La raison première qui porte une entreprise à investir un marché sans respecter certaines règles morales n’est pas d’apporter à la masse un accès au traitement informatisé ou à une quantité d’information variée, ni de contribuer à réduire les écarts en termes de connaissances ou d’emploi au sein des sociétés. Le but premier est de vendre des produits et des services, point.

Si on dit qu’en affaires il n’y a pas d’amis, on y trouve encore moins de conscience. Dans ce monde où il y a de plus en plus de débats concernant l’éthique et qui prône sans cesse l’emploi des TIC comme un mécanisme de progrès et un style de vie, on est prêt à accepter n’importe quelle condition, peu importe les conséquences, pour amasser davantage de billets verts. Et ces billets verts, d’ailleurs, sont maintenant virtuels grâce aux transferts électroniques réalisés à l’aide d’ordinateurs…

Décidément, on n’arrête pas le progrès!




À propos de Jean-François Ferland

Jean-François Ferland a occupé les fonctions de journaliste, d’adjoint au rédacteur en chef et de rédacteur en chef au magazine Direction informatique.


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