La venue de Warner Bros. à Montréal provoque des grincements de dents


Denis Lalonde - 26/03/2010

L’arrivée de Warner Bros. à Montréal ne fera qu’accentuer des problèmes de pénurie de main-d’œuvre déjà bien présents dans la métropole, estiment divers intervenants de l’industrie.

Martin Carrier, représentant local pour Warner Bros. et qui sera fort probablement officiellement nommé à la tête du studio montréalais de l’entreprise sous peu, affirme que l’entreprise pourrait transférer certains employés de talent de ses autres studios dans la métropole, mais que ce n’est pas l’objectif principal: « Nous voulons vraiment procéder à des embauches à Montréal et mettre en valeur le talent local. Nous sommes prêts à prendre le temps nécessaire pour bien accueillir et former les gens qui voudront se joindre à nous », dit-il.

Warner Bros. souhaite amorcer ses activités à Montréal cet été avec une équipe d’une dizaine de personnes : « Nous n’allons pas fermer nos portes aux employés de talent à la recherche de nouveaux défis », explique-t-il.

L’arrivée de Funcom, THQ et Warner Bros. signifie que l’industrie devra trouver 850 nouveaux emplois au cours des cinq prochaines années, sans compter les embauches effectuées par les studios déjà présents à Montréal.

« Nous continuons à recruter, tout comme A2M, Ubisoft, Eidos… On a du mal à dénicher du personnel et on a trois nouveaux joueurs majeurs qui arrivent. On va les trouver où ces employés? », demande Alain Tascan, directeur général du studio montréalais d’Electronic Arts.

Ce dernier dit être en faveur de la pluralité des éditeurs et des développeurs de jeux vidéo, mais il soutient qu’il faut procéder de façon ordonnée : « Le succès de Montréal dans les titres multimédia vient de la qualité des produits qui sont mis en marché. Pour produire des jeux de qualité, il faut des équipes de qualité. Il faut comprendre que toute la production repose sur les travailleurs plus expérimentés (seniors) », dit-il.

Le risque, avec l’arrivée de trois nouveaux studios en moins de sept mois, est de diluer le talent. Cela entraînerait une baisse de la qualité des jeux produits à Montréal et pourrait provoquer la fermeture de certains studios à moyen terme.

Alain Tascan ne partage pas l’optimisme du ministre québécois du Développement économique, de l’innovation et de l’exportation, Clément Gignac, qui soutient que l’industrie locale pourra absorber la demande puisque 800 étudiants sont inscrits pour la rentrée scolaire dans les différents programmes offerts pour l’industrie du divertissement multimédia.

« Ce sont des ‘juniors’. Il est impossible de baser le développement de jeux sur des étudiants fraîchement diplômés », affirme-t-il.

Stéphane D’Astous, directeur-général d’Eidos Montréal, abonde dans le même sens : « Quand j’ai entendu le ministre Gignac parler des 800 étudiants, j’avais envie de me frapper la tête sur le mur. Je me demande s’il a pris le temps de bien comprendre la situation de la formation dans l’industrie du multimédia », illustre-t-il.

Même son de cloche du côté d’A2M et Ubisoft

De son côté, le président d’A2M, Rémi Racine, rappelle que le manque de main-d’œuvre d’expérience ne date pas d’hier et que les studios présents dans la métropole ont effectué un travail de longue haleine pour amener le talent « à maturité ».

À son avis, l’arrivée de trois studios en sept mois vient briser l’équilibre de l’industrie à Montréal: « On continue de se concentrer sur le développement et la rétention, mais ça ne suffit plus. De plus, comme les postes à combler en jeu vidéo d’ici cet été ne pourront se satisfaire du nombre de finissants, il sera impossible de remplir toutes les chaises sans que les studios existants n’en paient le prix. C’est une erreur stratégique à laquelle le gouvernement devra pallier en offrant un meilleur soutien aux studios en place, notamment en ce qui a trait au développement professionnel et à l’accueil de talent étranger », affirme-t-il.

Ubisoft soutient qu’en multipliant trop rapidement le nombre de studios dans un environnement restreint, on crée un déséquilibre entre la demande et l’offre de la main d’œuvre. « Nous ne croyons pas que ce déséquilibre puisse être corrigé en évoquant les programmes de formation collégiaux ou universitaires parce que la demande actuellement se situe au niveau d’employés avec plus de 5 ans d’expérience. Ce sont ces créateurs expérimentés qui permettent aujourd’hui à Montréal d’être reconnue pour la qualité des jeux développés ici », raconte Cédric Orvoine, directeur des communications du studio de la société française à Montréal.

Succession du Campus Ubisoft

Comme si les problèmes de main d’œuvre de l’industrie du jeu vidéo n’étaient pas suffisants, aucun programme de succession au Campus Ubisoft, qui fermera ses portes en juin, n’a encore été mis de l’avant.

C’est l’Alliance numérique qui représente les membres de l’industrie dans ce dossier. Le directeur général de l’organisme, Pierre Proulx, précise qu’une rencontre est prévue le 9 avril avec les « industriels » – les dirigeants des studios de jeux vidéo de Montréal – qui doit permettre de s’assurer que les initiatives qui seront mises de l’avant vont plaire à tous et vont correspondre aux besoins présents et futurs de l’industrie.

« Le nouveau plan met davantage l’accent sur la formation universitaire et diversifie également les programmes offerts. C’est beau de former des programmeurs, mais il faut aussi d’autres spécialités. Nous devons nous assurer d’avoir un équilibre entre les différents postes que nous allons avoir à combler et le nombre d’étudiants qui se retrouveront sur les bancs d’écoles », explique M. Proulx. Une fois que les industriels auront approuvé le projet, l’Alliance numérique ira le soumettre devant le ministère du Développement économique, de l’innovation et de l’exportation, puis devant celui de l’Éducation.

« Le scénario idéal est de prendre la relève dès la fermeture du Campus Ubisoft. Toutefois, il vaut mieux attendre un peu si le projet n’est pas prêt, afin de s’assurer que les choses sont faites correctement. On ne veut pas avoir un modèle immuable que nous ne pourrons pas modifier dans un an ou deux pour nous adapter à l’évolution de l’industrie des contenus numériques interactifs », soutient Pierre Proulx.

Miser sur la formation universitaire

Stéphane D’Astous précise que la formation offerte au Campus Ubisoft était trop accélérée et trop généraliste. « Nous, les industriels, optons pour une formation prolongée et plus spécialisée et au niveau du baccalauréat. Cela signifie une période de formation prolongée. Nous allons voir les résultats du nouveau programme seulement dans quelques années », dit-il.

Si le programme de succession au campus Ubisoft ne démarre pas à temps pour la rentrée 2010, M. D’Astous affirme qu’il devra se résigner à « grimper les marches de l’Oratoire St-Joseph à genoux » pour combler tous ses besoins en main-d’oeuvre!

À lire également : Warner Bros. s’implante à Montréal

Denis Lalonde est rédacteur en chef au magazine Direction informatique.




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À propos de Denis Lalonde

Denis Lalonde est rédacteur en chef chez Direction informatique, développant des contenus et services uniques pour les spécialistes des technologies de l’information en entreprise à travers la province de Québec, tant à l’imprimé que sur le Web. Il s’est joint à IT World Canada, l’éditeur de Direction informatique, après avoir travaillé plus de cinq ans chez Médias Transcontinental pour les publications LesAffaires.com et le Journal Les Affaires. Journaliste accompli à l’aise sur toutes les plateformes médiatiques, Denis a également travaillé au Journal de Montréal, au portail Internet Canoë et au Réseau de l’information (RDI).
Twitter: DenisLalonde


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