La R-D, le miroir de l’industrie?


Jean-François Ferland - 20/02/2008

La R-D en TIC est affectée par divers enjeux, comme les fluctuations économiques, la délocalisation et les tactiques de brevets. La stratégie d’innovation des entreprises suscite aussi des débats. Les observations d’un spécialiste.

Le monde et les temps changent dans l’industrie des technologies de l’information et des communications (TIC), et les activités de recherche et développement (R-D) sont directement affectées par ces mouvances. Si le portrait de la R-D en TIC au Québec et au Canada a grandement changé en quelques années, plusieurs facteurs auront certainement une influence sur le degré d’innovation de l’industrie au cours des années suivantes.

Don Freedman est le directeur de RE$EARCH Infosource, une firme d’analyse de Toronto qui effectue de la veille à propos de la recherche et du développement au Canada. Il explique que les deux indicateurs baromètres de l’état de la R-D sont le nombre d’entreprises qui font de la recherche et le montant qui est investi dans cette activité. Or, M. Freedman constate que les indications sont mitigées. Il indique qu’il y a eu une augmentation de 54 % du nombre d’entreprises qui ont fait de la recherche au Canada de 1994 à 2004, mais que le montant dépensé en R-D a légèrement diminué entre 2001 et 2005. À son avis, cette disparité est due aux contrecoups de l’éclatement de la bulle techno.

« Après 2001, des grosses compagnies qui faisaient de la R-D sont disparues, comme JDS Uniphase, alors que d’autres, comme Nortel, ont réduit leurs dépenses au-delà d’un milliard de dollars. Comme ces grandes entreprises dépensaient beaucoup, les résultantes ont influencé le total des investissements des entreprises », explique M. Freedman.

« Deux choses sont arrivées aux entreprises en TIC. La première est qu’elles avaient moins d’argent à dépenser parce qu’elles avaient moins de revenus, ce qui a eu un impact sur la recherche à long terme. La deuxième est qu’elles se sont concentrées sur les lignes de produits qui rapportaient le plus d’argent, sur celles qui se situaient au coeur de l’exploitation de l’entreprise », ajoute-t-il.

Toutefois, l’analyste souligne que les entreprises n’ont pas nécessairement attendu l’obtention de nouvelles entrées d’argent à la suite du regain des ventes pour redémarrer les cycles d’investissements en recherche à long terme. « Une des options choisies a été de travailler de façon plus rapprochée avec les universités et les institutions gouvernementales, qui se concentrent déjà sur des enjeux à long terme de toute façon. Au lieu de développer les technologies à long terme à l’interne, elles peuvent établir des partenariats », note M. Freedman.

La R-D délocalisée

D’autre part, la R-D en TIC semble prendre le même chemin que la fabrication et l’assemblage des produits ou la prestation des services, soit celui des pays émergents. Alors que les gouvernements disaient qu’il fallait miser sur la valeur ajoutée et l’innovation, voilà que ces mêmes éléments sont transférés vers la Chine ou l’Inde.

« La Chine produit plus de détenteurs de doctorats par année que nous produisons de finissants universitaires, indique M. Freedman. Auparavant, l’ensemble de la connaissance du monde était concentré dans les pays de l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques], et nous voyons maintenant que les pays en développement deviennent rapidement capables en la matière. Alors que la plupart des grandes entreprises ont transféré une partie de leurs activités de R-D vers des pays comme la Chine et l’Inde, on les aide à développer leurs propres connaissances et on contribue inévitablement à augmenter leur capacité en recherche. On avait tendance à penser que l’Occident avait un monopole de la connaissance, mais ce monopole disparaît. »

« Il est encore tôt pour définir ce qui se passera à long terme, mais on sait que les pays en développement bâtissent leurs propres capacités en recherche. Un des plus grands concurrents de Nortel est un manufacturier chinois… De plus, le coût d’embauche d’un ingénieur est la fraction de celui d’un ingénieur en Amérique du Nord », ajoute-t-il.

Inventer… ou protéger

Les brevets d’invention sont un indicateur important de la vitalité des activités de R-D. Mais ces brevets ne se traduisent pas nécessairement en nouveaux produits et services.

« Les entreprises enregistrent des brevets pour diverses raisons et l’une d’entre elles est qu’elles veulent développer un nouveau produit ou un nouveau concept et souhaitent avoir une protection. Une autre raison est qu’elles ne veulent pas développer un produit ou un service, mais veulent empêcher leurs compétiteurs de le faire. Souvent elles prendront un brevet pour protéger une position, même si elles ne veulent pas l’exploiter elles-mêmes.

« Parfois des entreprises développent une technologie, parfois elles doivent obtenir une licence d’exploitation d’une tierce partie afin de faire ce qu’elles veulent. Et ces temps-ci, on remarque aussi que des entreprises s’échangent des brevets pour continuer de développer des technologies. »

M. Freedman mentionne que l’octroi de brevets est un bon indicateur de l’état de la R-D, mais qu’il n’est pas parfait. « Aucun pays ne voudrait voir son niveau de brevets décliner. Parce que le reste du monde se développe des capacités, par exemple l’Inde ou la Chine, on peut s’attendre à un déclin relatif de la part de brevets au Québec, au Canada ou aux États-Unis. Ce que l’on veut voir, c’est l’augmentation du nombre absolu de brevets. »

« Toutefois, beaucoup de choses sont brevetées, mais peu sont utilisées. Et cela, on en sait très peu à cet effet. »

Le temps, l’argent… la culture?

Alors que les activités de R-D prennent beaucoup de temps et sont généralement coûteuses, une entreprise espère que ses efforts ne seront pas vains parce qu’un autre inventeur aura fait breveter la même invention peu avant qu’elle ait déposé la sienne…

M. Freedman souligne l’existence de systèmes de surveillance de l’activité au niveau des brevets qui sont exploités à l’interne ou bien à titre de service obtenu d’un fournisseur, comme l’Institut canadien de l’information scientifique et technique (ICIST) du Conseil national de recherches du Canada.

Surtout, il recommande aux entreprises de miser leurs efforts de R-D sur ce que leurs clients veulent. « Les innovations et les idées qui mènent à ces innovations proviennent surtout de clients et de fournisseurs. Il est très important de les écouter », souligne-t-il.

Par ailleurs, les gouvernements implantent des programmes de soutien à l’innovation qui accordent aux entreprises du financement ou des crédits d’impôt à des fins de R-D. Or, M. Freedman mentionne que la pertinence de ces programmes suscite un important débat.

En référant à une étude réalisée il y a quelques années à propos de la réalisation la R-D par les entreprises, tous secteurs confondus, au cours d’une période de sept années, il indique que la plupart des entreprises qui utilisent les programmes gouvernementaux ou des programmes fiscaux n’effectuent pas de la R-D sur une base courante.

« Un total de 25 000 entreprises ont dit qu’elles avaient fait de la recherche, mais nous avons voulu savoir durant combien d’années à l’intérieur de cette période elles en avaient effectué. Seulement 15 % avaient fait de la recherche durant 6 ou 7 ans, alors plus de 50 % n’en avaient fait que durant une ou deux années », rapporte M. Freedman.

« La plupart de ces entreprises barbotent (dabble) ou jouent avec la recherche, mais elles ne s’engagent pas en recherche. Ainsi, un autre indicateur qui s’ajoute aux deux [indicateurs baromètres] discutés précédemment est la réalisation de recherche de façon constante. Il n’est pas clair si les programmes du gouvernement encouragent les entreprises à faire de la R-D, ou si elles demandent des crédits d’impôt pour du travail qu’elles font d’habitude de toute façon… »

Repenser l’innovation

Par ailleurs, M. Freedman reconnaît l’existence d’une mouvance de la R-D en TIC vers les services, mais il indique que l’ampleur n’est pas assez importante pour compenser la diminution de la R-D reliée aux produits. Avec coïncidence, un commentaire de Claude Legrand, directeur de programme du Centre d’excellence en gestion de l’innovation du Centre Schulich de l’Université York, publié dans le journal Globe and Mail le jour même de l’entretien avec M. Freedman, met en question la stratégie du gouvernement fédéral en R-D technologique, alors que le Canada tirerait de la patte en innovation en matière de service.

Jean-François Ferland est journaliste au magazine Direction informatique.


À lire aussi cette semaine: Favoriser l’épanouissement des TI au Québec La R-D, le fondement d’une industrie Perspectives : l’industrie québécoise des TIC Repères : l’industrie québécoise des TIC




Tags: , , , , , , , ,

À propos de Jean-François Ferland

Jean-François Ferland a occupé les fonctions de journaliste, d’adjoint au rédacteur en chef et de rédacteur en chef au magazine Direction informatique.


Google+