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Jean-François Ferland - 10/11/2006

La qualité de la langue française dans le monde des technologies de l’information, à première vue, s’améliore. Toutefois, la faible importance accordée à la qualité de la langue, voire à sa pertinence, suscite des inquiétudes quant à l’avenir.

Les technologies de l’information occupent une place grandissante au sein des organisations, dans les commerces, dans les institutions, dans les espaces publics et au cœur des chaumières. L’Internet, également, ne cesse de démontrer son utilité pour la communication, pour le partage des connaissances et pour le divertissement. Avec l’essor d’outils de création, de langages de programmation et de supports médias aux capacités accrues, plus que jamais il est facile d’adapter les interfaces des logiciels ainsi que les contenus en fonction de la langue d’usage utilisée par une communauté.

Au Québec, historiquement parlant, la langue a longtemps constitué un enjeu primordial pour l’affirmation de l’identité et pour l’émancipation de la culture. Les plus âgés se souviendront des manifestations qui visaient l’obtention, au travail, dans les commerces et dans les lieux de divertissement, d’une langue écrite et parlée qui est conforme à celle qui était employée par les travailleurs et les consommateurs. combien de chemin a été fait au cours des trente dernières années pour obtenir ce respect linguistique dans l’univers composé de brique et de mortier.

Dans l’univers électronique, les revendications ont également été nombreuses et ardues. Le gouvernement du Québec, malgré des demandes répétées, a dû mettre en place des lois qui obligent les fournisseurs de logiciels à offrir leurs produits dans la langue de Tremblay lorsqu’ils étaient offerts dans celle de Molière sur le Vieux Continent. Dans le secteur du jeu vidéo, la fourniture d’un manuel en français est devenue une exigence minimale qui a été imposée aux éditeurs qui argumentaient qu’il était technologiquement compliqué (lire économiquement illogique) d’offrir des produits avec des trames sonores en français.

Plusieurs ont rouspété, mais plusieurs autres se sont pliés de bonne grâce et ont adapté leurs contenus à la clientèle francophone. Enfin, un certain équilibre des choses était rendu possible…Toutefois, certaines gens ne semblent pas conscients de l’importance du fait français dans l’univers technologique.

Le mot « gens », ici, identifie des entreprises qui, malgré la disponibilité de logiciels en français, fournissent des logiciels en anglais à leurs employés. Il identifie aussi des manufacturiers de systèmes informatiques et de logiciels qui traduisent partiellement leurs sites Web, quand ils n’ont pas recours, depuis plusieurs années, à une section française « en construction. »

C’est cool!

Et malheureusement, une partie de la future main-d’œuvre qui façonnera bientôt l’industrie des technologies de l’information et des communications, qui n’a pas vécu l’époque des manuels uniquement disponibles dans la langue de Shakespeare, massacre à tout rompre la langue française au quotidien. L’argument invoqué, si ce n’est pas celui de vouloir être « dans le vent » (utiliser le mot cool serait ici inapproprié) lors des échanges formels et informels, est de vouloir… être compris!

Voici une conversation qui a été entendue au Sommet international du jeu de Montréal, entre des développeurs de la région de Québec qui étaient âgés dans la vingtaine. Trois étaient Québécois et trois étaient d’origine européenne. Ouais, le software doit être adapté au hardware, parce que les chips des CPU dual core et les chipsets des cartes en back-end ont plus de power, mais le software lag… Qui parlait ainsi? Un des Québécois! Ce phénomène est peut-être marginal, mais avec l’omniprésence de la terminologie et des contenus anglais au sein de l’industrie, pourrait-il se transformer en tendance lourde?

Une situation similaire s’observe auprès des employés, des organisations et même des médias dans d’autres pays francophones. Le core development, le project management, le outsourcing… Combien de termes anglais sont ainsi insérés dans le langage français, et ce, bien qu’il existe des équivalents français! Ici encore, plusieurs invoqueront l’argument de la compréhension qui est si importante pour assurer la progression du business… Ici comme ailleurs, la situation n’est pas rose.

Plusieurs communautés, par habitude ou par obligation, ont fortement intégré des termes en anglais dans leur langue. On n’a qu’à penser aux Acadiens ou aux Cajuns, qui étaient (et sont encore) des minorités linguistiques entourées d’anglophones. Le langage des technologies de l’information, d’une certaine façon, pourrait lui aussi finir par être parlé en « franglais » si l’on ne se préoccupe pas de la situation.

… Mais encore, est-ce futile de s’inquiéter? Est-ce que la langue française peut survivre dans le monde des TI, ou est-elle condamnée à perdurer sous une forme hybride? Alors que la qualité de la langue écrite et parlée semble être plus malmenée que jamais par les étudiants sur les bancs d’école, pour diverses raisons, qu’en sera-t-il lorsque ces gens seront les acteurs principaux des entreprises et des organisations? Certes, plusieurs employés, organisations et médias font des efforts pour employer une langue française de qualité. Mais deviendront-ils un jour l’exception à la règle?

Peut-être qu’un jour les TIC constitueront, ironiquement, la planche de salut de la langue française. Qui sait, les concepteurs de logiciels de traduction de l’écrit et de la voix développeront peut-être un jour des outils si puissants que l’adaptation de façon convenable des propos sera automatisée par une machine…




À propos de Jean-François Ferland

Jean-François Ferland a occupé les fonctions de journaliste, d’adjoint au rédacteur en chef et de rédacteur en chef au magazine Direction informatique.


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