Clauses de vie privée chez Facebook : deux langues, trois mesures


Jean-François Ferland - 28/10/2009

Réponses manquantes, information moins détaillée, contenu inaccessible… Sur Facebook, les informations sur la vie privée et le contenu d’aide en général qui sont destinées aux francophones du Canada divergent des versions en anglais américain et en français de France.

En août dernier, le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada a annoncé que les exploitants du réseau social Facebook avaient convenu d’apporter des correctifs pour quatre points litigieux (voir l’article Vie privée: Facebook revient sur la décision et adapte sa politique) Ces points avaient fait l’objet d’un refus de coopération à la suite des premiers constats qui avaient été effectués par le commissariat canadien en juillet 2009. Les responsables du réseau social ont indiqué que les modifications pourraient prendre jusqu’à un an avant d’être concrétisées, surtout celles qui nécessiteront une adaptation de plates-formes technologiques.

Or, le contenu qui a trait à la vie privée et à l’aide des utilisateurs canadiens-français diverge de celui qui est offert en anglais pour les Américains. De plus, le contenu produit en français pour le Canada diverge de celui qui est rédigé à l’intention des francophones de la France.

Une comparaison des contenus relatifs à la vie privée, pour les éléments qui avaient fait l’objet du récent litige entre Facebook et la Commissaire à la protection de la vie privée, a été effectuée à la mi-septembre 2009. Une vérification avant publication a permis de constater l’apport de certains correctifs, notamment pour l’affichage de contenu en français intégral. Néanmoins, plusieurs autres éléments relatifs à la confidentialité et à la protection de la vie privée étaient encore problématiques au moment de mettre sous presse.

Structure sommaire

Une divergence entre les versions linguistiques de la section d’aide du site Facebook réside dans la présentation de l’information.

La section d’aide du réseau social qui est rédigée en anglais pour les Américains (English (US)) comporte 41 catégories qui sont représentées par des icônes et répertoriées en trois sections (Utilisation de Facebook, Applications et outils de Facebook, Publicités et solutions d’affaires).

Chaque catégorie mène à une page contenant une foire aux questions. Lorsqu’on clique sur une question, les réponses aux questions apparaissent à la façon d’un menu défilant. En haut de chaque page, l’utilisateur a accès à un moteur de recherche, tandis qu’en bas de la page, une foire aux questions regroupe des interrogations et des solutions provenant des utilisateurs du réseau social. Cette structure de classification et de présentation de l’information, la présence d’un moteur de recherche et les questions réponses des utilisateurs sont également disponibles pour les utilisateurs qui optent pour l’affichage destiné aux francophones en général (Français(France)).

Toutefois, dans la section d’aide pour les francophones du Canada (Français (Canada)), la page d’accueil qui présente les sujets par catégories ne sert que de façade. La sélection de n’importe quelle catégorie fait afficher un court texte indiquant que « les questions et réponses sur Facebook ne sont pas encore disponibles dans cette langue », qui invite l’utilisateur à consulter une « Foire aux questions » (FAQ). Cette FAQ, qui comporte 25 ensembles de questions et de réponses, est une traduction d’un document qui est aussi produit, notamment, en anglais pour les Américains et en français pour la France.

Quantité et précisions moindres

Les sujets qui sont traités dans la FAQ pour les francophones canadiens sont beaucoup moins nombreux que ceux qui sont affichés dans les centres d’aide pour les utilisateurs de l’anglais américain ou du français pour la France. Les deux premières catégories de la section d’aide en anglais et les quatre premières catégories en français de France contiennent plus de questions et de réponses produites par l’équipe de Facebook que toute la FAQ destinée aux Canadiens français.

Pour le sujet précis de la confidentialité, Facebook offre deux questions et réponses : l’une traite de la personnalisation des paramètres de confidentialité par l’utilisateur et l’autre affirme que le réseau social ne distribue pas les informations d’utilisateurs, tout en renvoyant à la politique de confidentialité. La version rédigée en français de France contient six questions réponses, alors que la version rédigée en anglais américain contient 21 sujets qui expliquent en détail l’utilisation des mécanismes de confidentialité ou fournissent des réponses à diverses questions.

Également, le niveau de précision de l’information fournie par Facebook en anglais américain est moindre dans les versions pour les francophones. Par exemple, dans la FAQ pour les francophones canadiens, la désactivation et la suppression des comptes font l’objet de deux questions réponses qui expliquent sommairement les procédures à suivre. En anglais américain, l’information fournie est plus détaillée : on explique la distinction entre la désactivation et la suppression d’un compte, on précise que des renseignements personnels (nom, adresse de courriel, identifiant) seront effacés des serveurs et on précise que du contenu – comme des photos ou des vidéos – pourraient demeurer sur les serveurs pour des raisons techniques, mais serait dissocié de l’utilisateur et rendu inaccessible aux autres.

Facebook y affirme aussi qu’elle n’utilisera plus le contenu d’un compte désactivé ou supprimé. On y apprend, notamment, que le système respecte un délai – non précisé – lors de la suppression d’un compte, au cas où l’utilisateur changerait d’avis, mais que l’utilisateur qui tentera de se connecter à son compte durant cette période annulera la procédure. Ces précisions ne sont pas offertes en français pour la France ni en français pour le Canada.

Contenu inexistant ou inaccessible

L’exercice de comparaison a permis de constater que du contenu lié à certains sujets cruciaux selon la Commissaire à la protection de la vie privée n’est pas facilement repérable dans les sections d’aide de Facebook.

Au moment de la rédaction de ces lignes, les sections d’aide et les conditions d’utilisation du réseau social qui sont produites pour les anglophones américains, les francophones de France et les francophones du Canada ne comportaient aucun contenu visible qui est relatif au traitement de l’information relative aux non-utilisateurs.

Toutefois, dans la section d’aide en anglais américain, l’entrée du terme non-users dans le moteur de recherche affiche une question réponse dont il n’est pas possible d’établir l’emplacement précis dans la section d’aide.

À la question (traduction libre): « Mon ami m’a invité à joindre Facebook, mais je ne veux pas que mon information soit dans la base de données », la réponse fournie est (traduction libre) : « Facebook stocke de l’information pour envoyer des invitations et des rappels aux non-utilisateurs. Pour demander à ce que nous retirions cette information de notre base de données, s’il vous plaît cliquez ici ». L’hyperlien offert mène à un formulaire où l’on demande d’indiquer l’adresse de courriel par laquelle l’invitation a été reçue et de cocher une case où le requérant (traduction libre) « affirme ne pas être un utilisateur courant du site et demande à ce que Facebook cesse de stocker l’information dans sa base de données ».

Le moteur de la section d’aide en français de France ne rapporte aucun résultat à ce sujet. Aucun moteur de recherche n’est disponible dans la section pour les Canadiens français.

Également, des questions réponses sur certains sujets qui ont été produites à l’intention des Canadiens français ne sont pas accessibles dans la FAQ. Le document ne contient aucune question réponse quant aux procédures en vigueur lors du décès d’un utilisateur. Pourtant, dans la rubrique d’aide en français pour la France, une fiche portant sur la procédure à suivre à ce sujet indique, dans un menu, qu’une version de la fiche est disponible pour les francophones du Canada.

Par ailleurs, dans les fiches en français qui ont trait à la suppression des comptes, aucune information n’est fournie quant au processus de commémoration des utilisateurs décédés, tel qu’il est décrit dans la version anglaise de la section d’aide. Ce sujet faisait partie des préoccupations de la Commissaire à la protection de la vie privée du Canada.

Contenu bilingue

Une autre problématique remarquée dans la section d’aide de Facebook a trait à l’affichage de l’information en français de façon intégrale.

Par exemple, la rubrique relative à la sécurité, qui est accessible par l’onglet Sécurité en haut de chaque fiche de la FAQ, contient un mélange de paragraphes rédigés en anglais et en français. La foire aux questions au bas de la page est rédigée en français à l’exception de la réponse à une question.

D’autre part, autant pour les francophones de France que du Canada, la sélection de l’hyperlien Conditions d’utilisations affiche la version originale du document en anglais américain. Il faut se rendre tout en bas de la page pour accéder à des hyperliens menant à quatre traductions linguistiques, dont le français. En haut de la page qui s’affiche pour les francophones de France, on précise que la version française accessible par hyperlien « est fournie à titre purement indicatif » et que seule la version anglaise a une valeur juridique.

Avant de publier l’article, une vérification a permis de constater que Facebook avait apporté des correctifs quant à l’affichage linguistique intégral de certains contenus. La politique de confidentialité et la FAQ, qui contenaient plusieurs portions en anglais, sont maintenant affichées entièrement en français. Il est possible que Facebook ait apporté d’autres correctifs depuis.

Une ultime vérification de la section d’aide produite en français de France a permis de déceler plusieurs pages où le contenu affiché mélangeait l’anglais et le français.

Peu de commentaires, perceptions divergentes

Direction informatique a tenté d’obtenir une entrevue auprès de Facebook afin connaître les procédures appliquées pour la traduction et la diffusion du contenu relatif à la vie privée et à l’aide des utilisateurs. Facebook a décliné cette demande, mais la porte-parole de l’entreprise pour le Canada, Alexandra Brown, a transmis cette déclaration par courriel :

« Le centre d’aide et la politique de vie privée ne sont pas traduits par les utilisateurs. Ce genre d’information sur le site est traduite par des professionnels. Aussi, Facebook espère offrir ce contenu dans plus de langues dans le futur ».

La porte-parole ajoute qu’une application développée en interne permet aux utilisateurs du réseau de traduire les autres contenus du site. Elle précise que plus de 1 200 Canadiens francophones ont participé à la francisation du contenu et que les utilisateurs discutent et votent pour les meilleures traductions qui sont ensuite corroborées par des traducteurs professionnels.

Au Commissariat à la protection de la vie privée, il a également été impossible de réaliser une entrevue de vive voix. La conseillère principale aux communications Valerie Lawton a révélé que la version française de l’information relative à la vie privée du site de Facebook n’avait pas fait l’objet de l’examen récemment effectué par l’organisme. Toutefois, une réponse qui a été transmise par courriel à Direction informatique reflète une perception divergente quant aux personnes qui procèdent à la traduction du contenu examiné.

« La seule version officielle de la politique de confidentialité de Facebook est en anglais. Les traductions de cette politique de confidentialité officielle sont effectuées par des utilisateurs de Facebook et ne font pas l’objet d’un examen officiel de la part de Facebook », a déclaré Mme Lawton.

« Nous avons décelé des lacunes dans la version officielle de la politique de confidentialité de Facebook et Facebook s’est engagée à combler ces lacunes. Nous passerons en revue les modifications faites par Facebook à sa politique de confidentialité officielle et à la documentation connexe disponible sur le site.

« La plainte que nous avons reçue n’abordait pas la justesse de la traduction de la politique de confidentialité de Facebook et, par conséquent, nous ne nous sommes pas penchés sur cette question dans le cadre de notre enquête. Il s’agit d’un enjeu que les francophones peuvent certainement soulever auprès de Facebook », a-t-elle ajouté.

Jean-François Ferland est journaliste au magazine Direction informatique.




À propos de Jean-François Ferland

Jean-François Ferland a occupé les fonctions de journaliste, d’adjoint au rédacteur en chef et de rédacteur en chef au magazine Direction informatique.


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