Et si Win 8 n’était qu’une bricole intérimaire…


Nelson Dumais - 13/03/2012

La grogne s’entend. Déçus par ce qu’ils ont vu avec la version «Consumer Preview» de Windows 8, les amateurs émettent des réserves, affublent les gens de Microsoft de noms d’oiseaux et se souviennent assez sèchement du flop de Windows Vista. Sans-coeur, les gens? Mal luné, Windows 8?

l arrive parfois que l’utilisation adéquate d’une boule de cristal ne nécessite pas cinquante ans d’études ésotériques.  Ainsi, écrire que le iPhone 5 va se vendre comme des petits pains chauds, que Jean Charest aura de la difficulté à se faire réélire ou que le Canadien de Montréal ne remportera pas la Coupe Stanley au terme de la saison 2012-2013 est un ensemble de probabilités plausiblement possibles (sic).

En ce sens, soutenir que Windows 8 n’est qu’un produit intérimaire destiné à préparer le terrain à un éventuel Windows 9, que Windows 8 va ainsi connaître le sort de Windows Vista ou qu’en 2013, Windows 7 commencera à jouer le rôle de Windows XP tellement Microsoft se sera fourvoyée, du moins en apparence, est un ensemble de possibilités potentielles et probables (sic).

Le principal facteur à considérer : l’état de la situation en entreprise! Le principal irritant : le fait que Windows 8 soit indissociable de Métro, une interface utilisateur graphique conçue surtout pour le mode tactile ! Je m’explique.   Il y a des boîtes qui sont heureuses avec XP, d’autres qui viennent de passer (ou qui s’apprêtent à le faire) à Win 7, très peu (euphémisme) caressent le projet de remplacer leurs moniteurs 17 ou 20 pouces ACL par des écrans tactiles, enfin rares sont celles qui ont très hâte de normaliser une même interface, celle de Windows 8/Metro, à travers leur parc de PC, de blocs-notes, de tablettes et de téléphones. Pour l’instant, ces dispositifs obéissent souvent à Windows XP ou 7, au iOS d’Apple ou au BlackBerry OS de RIM et, semble-t-il, ça marche. Le BlackBerry ou le iPhone sont compatibles avec Outlook et Win 7 souscrit très bien aux exigences d’Office 2010.

Qui plus est, la tendance des dernières années a été de ne pas maintenir le département des TI en mode de plénitude repue, c’est-à-dire avec tous les postes comblées et avec personne ne galopant la broue dans le toupet. Bien au contraire. Avec le déploiement d’Office 2007 ou 2010 et du fameux ruban, avec la migration de XP à Win 7, avec la dépendance croissante envers le mode Web, les codes 18 (erreur d’utilisation) et 101 (manque de connaissance) se sont multipliés. Bref, les techno-dépanneurs sont très occupés en entreprise, laquelle, soit dit en passant, réfléchit très fort, ces temps-ci, sur le fait d’être ou de ne pas être sur le Nuage.

Dans un tel contexte, imaginez ce que signifierait le déploiement de Windows 8. Sachant que les utilisateurs normaux – je ne parle pas ici des réfractaires au changement – ne sauront probablement pas tous (la très grande majorité ne lit jamais les gens comme moi) que les fonctions les plus usuelles se retrouvent désormais en plaçant le pointeur de la souris en bas du moniteur, à l’extrême gauche, sur les côtés, soit vers le haut, soit vers le bas, en cliquant de la droite sur ceci ou cela, etc., Les experts en code 18 et 101 seront infiniment occupés, pour ne pas dire débordés, tellement que leur patron songera à organiser de la formation à la grandeur de l’entreprise. Et ils ne pourront même pas désactiver dans les postes de travail  l’obligation de passer par l’interface Metro. Imaginez les coûts et les frustrations.

La beauté de Windows 8, sa grande spécificité par rapport à la famille Win 95/Win 7, c’est de pouvoir fonctionner en mode tactile. Dès l’ouverture, il nous faut déblayer l’écran d’une poussée de l’index; à défaut, une image décorative cache l’interface de connexion. Pour bien profiter et apprécier Metro, il faut en effet disposer d’un moniteur tactile. Autrement, c’est le tandem clavier/souris qui domine et là, beuh!, on regrette vite Windows 7. À ce sujet, la grogne est généralisée.

Si on magasine sur la Toile, il est possible de trouver une certaine quantité de moniteurs pouvant accepter nos tap tap. Prenez Dell Canada.  Ce matin, on y trouvait des moniteurs 15 pouces (Planar ou Elo) dont les prix variaient entre 230 $ et 650 $. Chez HP, on proposait  un 15 pouces « en rupture de stock » à 549 $. Heureusement, les grands souks en ligne, p. ex. TigerDirect.ca en offraient de plus gros à moins cher, dont un Acer 23 pouces à 290 $. Tout indique que la machine à saucisses asiatique turbine à vitesse grand V pour que le marché soit inondé de ces merveilles quand Windows 8 sera finalement livré d’ici trois ou quatre mois. Mais pour l’instant, l’offre est assez pauvre et les prix sont élevés. Trop élevés.

C’est ce qui m’amène à une autre considération pratico-pratique. Avec la chute des prix qui a caractérisé le monde du moniteur ACL, j’en ai profité. Ainsi, mon PC dispose de quatre ACL, tous pris en charge par une carte graphique Matrox conçue pour quatre moniteurs. Mon Mac Pro, lui, en a trois : deux sur les prises DVI et un sur un DisplayLink USB. Ne me demandez plus de retomber à un seul moniteur; j’en suis devenu incapable, sauf si je suis sur la route avec un bloc-notes; je sais que c’est temporaire et que je vais tout synchroniser dans un « vrai ordi » dès mon retour. Je vis à l’heure du gros confort bourgeois!   À supposer que j’arrive à faire fonctionner Windows 8 en mode tactile sur trois ou quatre moniteurs (ça doit bien se faire, non?). Il va me falloir remplacer de bons ACL qui font présentement bien l’affaire par des machins tactiles (des surfaces de 20 pouces ou mieux devenues aussi dégueulasses – traces de doigts – que celle de mon ordiphone…) Hum! Le jeu en vaudra-t-il la chandelle? Vais-je arriver à maîtriser le nouveau paradigme pointer-tap-taper? J’écris des trucs avec un clavier et, au lieu de zigonner ma souris, je devrai maintenant m’étirer le bras et me livrer à une gestuelle digitale. Il me semble que ma productivité en souffrira un peu, non, du moins dans les premiers temps? J’aimerais bien assister à un débat sur cette question entre experts en ergonomie.

Ce qui me permet de déduire que bien du monde utilisera Windows 8 avec un clavier et une souris. Ils ne tapoteront pas, pas plus qu’ils ne dicteront (il y a des limites à déranger ses voisins de bureau). À ce moment, ils ne feront pas grand-chose de plus avec Win 8 qu’ils ne le font présentement avec Win 7. La différence, c’est qu’ils devront réapprendre à utiliser Windows, ce qui pourra ne pas être jojo sur le plan de la productivité.   Il ne faut surtout pas sous-estimer un facteur. Je fais partie de ceux qui utilisent un ordiphone depuis les débuts. J’en suis présentement à mon troisième iPhone. Vous devinez que les manoeuvres digitales n’ont plus de secret pour moi. Donnez-moi un iPad, voire n’importe quel bidule Android, et je suis comme un poisson dans l’eau.

Pourtant, quand je me retrouve devant un poste de travail Win 7, OS X ou Linux, je n’éprouve aucune irritation à fonctionner avec une souris. Ma première remonte à l’été 1984; depuis, c’est devenu comme une extension de moi, une prothèse que je ne remets jamais en question. Autrement dit, le mode tactile des iMachins ne rend pas détestable l’utilisation de la souris. Ce n’est pas contagieux. En tout cas, dans mon cas et… autour de moi à ce que je peux voir.   Je ne dis pas que le tactile ne s’imposera pas. Je dis qu’il est en progression. Il est surtout le fait du mobile (iOS, Android, BlackBerry, etc.) et semble vouloir déferler sur la partie grand public du marché. En ce sens, Microsoft a raison de proposer un système d’exploitation dont l’interface graphique est respectueuse de cette réalité.

Par contre, les entreprises sont loin d’être prêtes pour amorcer un virage aussi onéreux. Elles le feront éventuellement, mais pas en 2012, ni, probablement, en 2013. Pour illustrer, on connaît tous de grandes organisations canadiennes (évitons les noms) des grosses boîtes actuellement sous Win XP, qui viennent de déployer Office 2010, qui sont en train de remplacer des moniteurs CRT par des ACL et de troquer leurs vieux BlackBerry contre des modèles de 2011, etc. Combien de temps leur faudra-t-il pour passer au mode tactile?   C’est cela qui permet à ma boule de cristal de déclarer qu’à moins de revirement majeur (p. ex. cédant à la grogne généralisée depuis le lancement de la version « Consumer Preview » de Win 8, Microsoft séparerait son produit en deux moutures, l’une pour le tactile, l’autre pour le fonctionnement classique), Win 8 ne sera qu’une patente éphémère dont le rôle stratégique aura été de préparer la venue de Windows 9.   C’est ainsi que je viens de dilapider le peu d’estime qui me restait en banque chez les relationnistes de Microsoft… Misère !

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Nelson Dumais est journaliste indépendant, spécialisé en technologies de l’information depuis plus de 20 ans.




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