Enchères sans fil dans le spectre 700 MHz : Que décidera Ottawa?


Denis Lalonde - 24/02/2012

Industrie Canada dévoilera bientôt les règles qui encadreront les enchères pour le spectre 700 MHz, qui est stratégique pour le déploiement de réseaux 4G LTE (Long Term Evolution) à la grandeur du pays. Chaque entreprise a ses préférences et voici un résumé des positions de Telus, Rogers, Vidéotron et Bell.

Actuellement, trois options sont étudiées : des enchères libres, des enchères plafonnées et des enchères avec réserve pour les nouveaux entrants.

« L’avantage avec la fréquence de 700 mégahertz (MHz), c’est que chaque antenne coûte environ 500 000 dollars et peut couvrir trois fois plus de territoire que les technologies existantes », explique le premier vice-président aux affaires publiques et gouvernementales chez Telus, Michael Hennessy.

Comme le Canada est le deuxième plus grand pays au monde, on comprend vite l’intérêt de toutes les entreprises de télécommunications pour ces enchères.

L’importance de cette enchère est que la fréquence 700 MHz est très robuste et est toute désignée permettre le transfert de données. « Avec les téléphones Android, l’iPhone, les tablettes et les ordinateurs portables, le transfert de données accaparera d’ici quelques années 95 % de la bande passante disponible, comparativement à 5 % pour la voix », raconte M. Hennessy.

Ce dernier explique également les besoins grandissants en bande passante par l’adoption des téléphones intelligents. Il estime que lorsqu’un consommateur change son téléphone de base pour un modèle intelligent, il se met à consommer 16 à 20 fois plus de bande passante qu’auparavant.

Pour des enchères plafonnées

Michael Hennessy estime que la meilleure option pour Industrie Canada serait de tenir des enchères plafonnées, ce qui limiterait la quantité de spectre qu’une entreprise peut acheter : « Lorsque nous avons rencontré le ministre de l’Industrie, François Paradis, il nous a clairement indiqué les trois objectifs visés par le processus d’enchères : 1- S’assurer que la compétition dans l’industrie du sans-fil demeure, 2- Maximiser les investissements dans la technologie LTE au Canada et 3- que la mobilité devienne aussi accessible dans les communautés rurales », explique-t-il.

Dans ce contexte, M. Hennessy voit mal comment Ottawa pourrait opter pour des enchères libres, où les plus gros joueurs seraient en bonne position pour rafler la totalité du spectre disponible.

« Je ne recommande pas de réserver une portion du spectre pour les nouveaux entrants, ce qui aurait pour effet de distordre les enchères. Il y a quelques années, les nouveaux entrants avaient le droit de miser sur toutes les portions de spectre, ce que les grands joueurs comme Bell, Rogers et Telus ne pouvaient pas faire. À la fin, nous avons payé 40 % plus cher pour nos portions de spectre que lors d’enchères comparables aux États-Unis, et après 336 rondes de mises… Du jamais vu », se plaint-il.

Michael Hennessy rappelle que le marché Canadien est plus vaste que celui des États-Unis, tout en étant beaucoup moins peuplé. Si les entreprises paient trop cher pour acquérir leur portion de spectre, cela pourrait à son avis affecter leur capacité à déployer leurs infrastructures à travers tout le pays, ce qui affecterait en premier lieu les communautés rurales.

Rogers veut des enchères libres

Selon le président de Rogers Québec, Sylvain Roy, Industrie Canada devrait opter pour des enchères libres. « S’il on décide d’imposer un plafond, cela signifie que Telus et Bell, qui partagent leurs réseaux, auront automatiquement deux fois plus de bande passante que nous », explique-t-il.

De plus, M. Roy soutient qu’une réserve pour les nouveaux entrants équivaudrait à une subvention. Comme les nouveaux entrants sont en majorité « détenus par des multinationales étrangères qui sont parfois 10 à 15 fois plus importantes que les entreprises canadiennes des télécommunications, je ne vois pas pourquoi les contribuables du pays subventionneraient des multinationales », dit-il.

M. Roy raconte que la quantité de spectre dans la fréquence de 700 MHz est très limitée, ce qui rend les enchères plus stratégiques. « Il y a environ 50 MHz qui sont disponibles et il faut détenir deux blocs de 10 MHz pour offrir une expérience satisfaisante à notre clientèle. Moins que ça, c’est un peu comme une Ferrari sur un chemin de terre. Le véhicule est bon, mais il ne roule pas sur une route qui lui permet d’exploiter pleinement ses capacités », illustre-t-il.

L’attrait des fréquences de 700 MHz est qu’il s’agit de la norme américaine pour le déploiement de la technologie sans fil LTE. D’autres enchères dans le spectre 2500 MHz pourraient également avoir lieu prochainement et seraient davantage compatibles avec les normes européennes.

« La fréquence de 700 MHz est aussi plus robuste, ce qui facilite son déploiement à l’extérieur des grands centres urbains. Elle est donc primordiale pour les entreprises qui investissent dans les régions rurales. Le spectre 2 500 MHz est quant à lui plus rapide, mais moins robuste à l’extérieur des grandes villes », affirme Sylvain Roy.

Ce dernier dit comprendre que toutes les entreprises ont besoin de bande passante. Il ne verrait pas d’un mauvais œil que le fédéral réserve une partie du spectre 2500 MHz aux nouveaux entrants, pour les zones densément peuplées, mais il demeure convaincu que la meilleure option en ce qui concerne le spectre 700 MHz est de procéder à des enchères libres.

Vidéotron veut une réserve pour les nouveaux entrants

D’après Vidéotron, Industrie Canada doit absolument réserver une partie du spectre de 700 MHz aux nouveaux entrants, dont la filiale de Quebecor fait partie.

« Cette bande de spectre (700 MHz) est d’une très grande valeur en raison de sa capacité à couvrir de grandes zones géographiques et de son statut, en Amérique du Nord, en tant que principale bande pour le déploiement de la LTE, la prochaine génération de technologie mobile. Ce n’est pas une exagération d’affirmer que la survie des nouveaux joueurs canadiens dans le domaine du sans-fil dépendra en grande partie de leur capacité à obtenir et à exploiter des licences sur une portion de ce spectre », affirme Serge Sasseville, vice-président, affaires corporatives et institutionnelles de Quebecor Media, dans un document publié le 27 janvier.

Vidéotron veut ainsi s’assurer qu’une concurrence durable soit maintenue au sein de l’industrie canadienne du sans-fil. La société est d’avis que pour demeurer des concurrents viables, les nouveaux entrants devront chacun avoir accès à du spectre dans plusieurs bandes, particulièrement les bandes à basse fréquence.

« Toute approche qui n’assurera pas que les nouveaux entrants canadiens seront en mesure d’acquérir du spectre dans la bande de 700 MHz sera un échec, car les nouveaux entrants seront incapables de déployer leurs réseaux à basse fréquence et leur capacité à concurrencer les titulaires de façon durable en sera réduite, tout comme leurs chances de survie », écrit M. Sasseville.

Vidéotron soutient que l’argument de Rogers estimant qu’une réserve de fréquences pour les nouveaux entrants équivaut à une subvention n’a aucun sens, puisque lors des enchères de spectre tenues en 2008, le gouvernement fédéral a empoché 4,3 milliards de dollars, soit presque trois fois plus que ce qui avait été prédit par des experts indépendants.

« Rogers affirme également que les nouveaux entrants n’ont pas besoin de spectre de basse fréquence puisqu’ils ne construisent leurs réseaux que dans les grands centres urbains. Cette affirmation n’a aucune commune mesure avec ce que Vidéotron a accompli, puisque cette dernière, à ce jour, a déployé son réseau dans de nombreux centres secondaires et tertiaires à travers le Québec et l’est de l’Ontario », affirme M. Sasseville.

Ce dernier soutient toutefois que Vidéotron a pratiquement atteint la limite des capacités géographiques propres au spectre de haute fréquence. « L’accès au spectre de basse fréquence lui est donc essentiel si elle veut agrandir sa zone de desserte. Il est en effet de commune renommée que ce type de spectre possède de meilleures caractéristiques de propagation », ajoute-t-il.

Vidéotron s’en prend également aux arguments de Rogers selon lesquels la société doit acquérir plus d’un bloc de spectre. « Rogers possède plus de spectre à travers différentes bandes que tout autre opérateur canadien, de même que pratiquement tous ses homologues internationaux. L’affirmation de Rogers à l’effet que son avenir est à nouveau lié à sa capacité de mettre la main sur une portion disproportionnée du spectre d’une nouvelle bande de fréquences n’est tout simplement pas crédible », dit la société.

Serge Sasseville précise que les grands équipementiers sans fil travaillent au développement de la norme LTE-Advanced (LTE-A), qui permet de combiner de façon virtuelle des blocs de fréquences répartis à travers différentes bandes afin d’obtenir des vitesses accrues, vitesses qui n’étaient atteignables auparavant que par le recours à des blocs de fréquences contiguës. Il soutient également que cette technologie pourrait commencer à être déployée durant la première moitié de 2013, au moment même où le Canada en sera à conclure son processus d’enchères de spectre dans la bande de 700 MHz.

Concernant l’idée du plafond suggérée par Telus, M. Sasseville estime que l’idée ne tient pas la route étant donné que les blocs de spectre qui seront mis aux enchères n’ont pas tous la même valeur.

Bell se range du côté de Rogers

Le 21 février, Bell a demandé au gouvernement fédéral de s’assurer que la vente aux enchères prochaine du spectre de 700 MHz soit « libre et transparente », et qu’aucune entreprise ne soit avantagée par des mesures spéciales.

Bell affirme que toute autre approche risque d’exclure les Canadiens, notamment ceux des régions rurales et éloignées, « de l’innovation que représente la technologie large bande sans fil de prochaine génération et des avantages économiques qu’elle apporte. »

« Bell doit avoir une chance égale et équitable de présenter une offre pour le spectre nécessaire », a déclaré le président de Bell Mobilité, Wade Oosterman.

Bell affirme qu’une vente aux enchères qui ne serait ni libre ni transparente limiterait la quantité de spectre disponible, ce qui l’obligerait à favoriser les centres plus densément peuplés afin de pouvoir faire concurrence aux nouveaux entrants qui ont profité d’un accès privilégié au nouveau spectre en 2008. « Depuis, afin d’optimiser leurs profits, les nouveaux fournisseurs ont concentré toutes leurs ressources dans les grands centres urbains au détriment des régions rurales du Canada », écrit l’entreprise.

« Bell possède les ressources et l’expérience voulues pour offrir le meilleur des services sans fil mondiaux dans toutes les régions du Canada. Cette vente aux enchères du spectre représente un point de décision clé pour notre gouvernement, un moment qui détermine si notre approche en matière de leadership technologique permettra à tous les Canadiens, où qu’ils vivent, d’avoir un ‘supertéléphone’ – ou si ce privilège n’est accordé qu’aux personnes vivant dans les plus grandes villes », a déclaré M. Oosterman.

Une décision fort attendue

Toutes les entreprises de télécommunications du Canada sont donc pendues aux lèvres du ministre de l’Industrie, Christian Paradis, qui devrait faire connaître la décision du gouvernement du Canada d’ici la présentation du prochain budget, habituellement présenté en mars.

M. Paradis pourrait également décider de procéder aux enchères dans les spectres 700 MHz et 2500 MHz au même moment et modifier les règles de propriété étrangères des entreprises canadiennes de services de télécommunications. Dans tous les cas, il s’agit d’une décision fort attendue.

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À propos de Denis Lalonde

Denis Lalonde est rédacteur en chef chez Direction informatique, développant des contenus et services uniques pour les spécialistes des technologies de l’information en entreprise à travers la province de Québec, tant à l’imprimé que sur le Web. Il s’est joint à IT World Canada, l’éditeur de Direction informatique, après avoir travaillé plus de cinq ans chez Médias Transcontinental pour les publications LesAffaires.com et le Journal Les Affaires. Journaliste accompli à l’aise sur toutes les plateformes médiatiques, Denis a également travaillé au Journal de Montréal, au portail Internet Canoë et au Réseau de l’information (RDI). Twitter: DenisLalonde
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