Le paradoxe actuellement insoluble de l'informatique sociosanitaire

Nelson Dumais -14/01/2010

On peut croire qu'avec le progrès informatique, la gestion du réseau québécois de la santé ira en se bonifiant et que ses innombrables manifestations n'en seront que plus efficaces. Permettez au soussigné d'en douter.

S'il se donnait des cours de « conseil informatique 101 », on apprendrait qu'avant d'implanter quelque système informatique que ce soit, il faut d'abord jouir d'une vision administrative claire et disposer d'objectifs à long terme précis. À défaut, on ne fait que gaspiller des sous et perdre du temps.

Seigneur! Comment produire cette chronique, moi, le plus patient des proches de patients, à qui les autorités de cette publication ont commandé une réflexion sur le paradoxal bordel qui caractérise le réseau québécois de la santé? « Paradoxal bordel » Dans ma vie de journaliste techno, au demeurant « schlic-schlaqueur » d'une « carte soleil », j'y ai été témoin du meilleur comme du pire sur le plan informatique.

Côté meilleur, j'ai vu un toubib montréalais attaquer au laser les métastases débutantes d'un cerveau humain et guérir le malheureux pour qui les jours étaient comptés, cela grâce à un appareillage informatique d'avant-garde! J'en ai vu un autre poser un diagnostic très pointu sur une pathologie dont la victime se trouvait, en temps réel, fibre optique oblige, dans un hôpital 500 kilomètres plus à l'est. J'ai vu une équipe du l'Hôpital général de Montréal accueillir ma blonde, lui sauver la vie et la retourner au travail, trois mois plus tard, sans qu'elle ne présente de séquelles d'aucune sorte; merci, mille mercis, aux pros des TI qui ont précédé et rendu possible l'expression d'une telle compétence médicale! Je suis convaincu que si nous nous retrouvions autour d'une bière, nous aurions bien d'autres anecdotes de ce genre à partager, des récits souvent émouvants mettant en relief la grande expertise de nos professionnels de la santé et des TI.

Ce qui me rappelle certains vieux papiers, des articles tartinés d'admiration, que j'ai pu écrire en carrière : numérisation des dossiers patients, arrivé imminente de desdits dossiers sur des cartes à puce, utilisation sociosanitaire de tablettes PC, dons d'équipement permettant à tel ou tel centre hospitalier québécois de « prendre le leadership en R&D », etc. Tout cela pour dire que dans notre réseau de la santé, il existe de remarquables systèmes informatiques avec plein d'experts qui savent en tirer profit pour notre plus grand bénéfice.

Mais il y a l'autre côté du tableau. Dans ma vie de matricule à la RAMQ, je me suis retrouvé, l'autre jour, dans une « clinique externe » (Anglicisme), en compagnie d'une vingtaine de personnes ayant en commun le fait d'avoir été convoquées à neuf heures pile. Même logique, mardi dernier,  alors que mon gamin a dû attendre plus de dix heures, à jeun, avant de passer au bistouri; nous étions pourtant arrivés précisément  à l'heure convenue. Et l'été dernier, une amie que j'accompagnais à l'urgence (intoxication alimentaire avec fièvre et tout le tremblement), s'est fait dire, après douze heures d'attente qui ont été ponctuées de vomissements et de geignements, qu'elle ne pourrait rencontrer de médecin avant le lendemain matin, ce qui nous a obligés à aller suivre les conseils d'une pharmacienne chez Jean Coutu, dont je salue, ici, la grande compétence.

Un autre cas de misère? Un peu avant Noël, au bout de six heures d'attente, le transport adapté n'arrivant toujours pas malgré mes rappels téléphoniques, j'ai dû me démerder avec la complicité d'un infirmier (lui-même fatigué cerné) pour enrober une vieille parente de draps, elle qui était arrivée le matin par ambulance en jaquette de nuit. J'ai dû la rouler jusqu'à ma voiture dans le froid et la retourner, presque de nuit, à son « foyer pour personnes en perte d'autonomie » (Langue de bois) pour qu'elle reçoive finalement son premier repas de la journée. Et cetera ad nauseam!

Chaque fois, je me demande pourquoi on n'installe pas un moniteur affichant l'état de la situation : liste des patients inscrits, heure présumée de leur mise en présence du (ou des) médecin(s) traitant(s), temps d'attente présumé, raison du délai le cas échéant, etc. Si un tel programme était possible, il permettrait notamment de convoquer les gens à des heures mieux réparties. Il y a pourtant des villes, dont Québec, il me semble, qui disposent d'afficheurs routiers indiquant la durée présumée de la traversée de tel pont ou de tel tronçon routier. Sans parler des aéroports où des tableaux indicateurs nous disent si les vols sont à temps, en avance ou en retard. Je ne parle pas ici de grosse informatique compliquée. Ce n'est qu'un exemple pour illustrer mon point; il y aurait bien d'autres solutions  de satisfaction de la clientèle à mettre en place.

À qui la faute si ça ne se fait pas? Peut-être aux mandarins du pouvoir, ces gens qui tergiversent depuis des années entre un CHUM comme ci, un CHUM comme ça, un CHUM avec ou sans PPP, qui démotivent les médecins étrangers voulant pratiquer chez nous, qui déploient des efforts héroïques pour nous préserver de la troisième phase pandémique A-H1N1, qui font à peu près rien en résonnance magnétique, ce qui favorise la mise en place d'une solution privée très lucrative (pour ne prendre que cet exemple), qui jouent au boutefeu avec les normes d'avortement en clinique (la Loi 34), qui mettent à la retraite la fine fleur du corps infirmier ou encore qui entretiennent, depuis quelque dix ans, un hôpital montréalais tout vidé au coin Saint-Denis et Faillon. Comment ces gens pourraient-ils traiter une question aussi simpliste qu'un système visant à bien informer la clientèle?


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