La lente, mais solide progression du libre

Alain Beaulieu -01/10/2006

Tranquillement, mais sûrement, le libre s’impose sur le marché; les plus optimistes s’attendent à ce qu’il soit un phénomène de masse en 2008. Mais d’ici là, de grandes batailles juridiques restent à être livrées.

L’informatique libre est de moins en moins le fait d’une frange marginale de la société, au point où l’on puisse maintenant parler d’un phénomène de masse en devenir. En fait, la firme de recherche IDC croit que cela sera fait d’ici deux à trois ans. Sept développeurs sur dix ont actuellement recours à des outils ou des composantes libres pour créer leurs applications, mondialement. La firme croit, en outre, qu’il s’agit du phénomène informatique le plus significatif depuis l’avènement de la micro-informatique, au début des années 1980, et que l’informatique libre va éventuellement jouer un rôle dans chacune des principales catégories de logiciels commerciaux.

« Les logiciels libres, qui ne se limitent plus à Linux, sont omniprésents, étant utilisés par environ les trois quarts des organisations et touchant des centaines de projets », affirme Anthony Picardi, vice-président senior, Recherches globales sur les logiciels, chez IDC.

Cela dit, les serveurs Windows accaparaient toujours, au premier trimestre de 2006, la plus grande part du gâteau, soit 37,1 % des ventes mondiales de serveurs, alors que la part des revenus attribuables aux serveurs Linux était de 12,2 %, à la même date, toujours selon IDC. En revanche, les ventes de serveurs Linux ont affiché une croissance supérieure à leur contrepartie Windows par rapport au premier trimestre de 2005, soit 17 % contre 5,9 %. Il s’agit du 15e trimestre consécutif durant lequel la croissance des ventes est égale ou supérieure à 10 %.

Pour toute l’année 2005, les ventes mondiales de serveurs Windows ont totalisé 17,7 milliards de dollars américains, alors que les ventes de serveurs Linux ont été de 5,7 milliards de dollars américains, ce qui place les serveurs Linux en troisième place des ventes pour la première fois de l’histoire, la deuxième étant occupée par les serveurs Unix. La demande pour les serveurs Linux, qui sont destinés à une variété croissante d’applications, est particulièrement forte dans les créneaux corporatifs et techniques.

À bas le droit de propriété!

On se rappellera que pour être qualifié de « libre », un logiciel doit être dénué de droit de propriété et pouvoir être utilisé, modifié, ce qui implique de pouvoir accéder au code source, réutilisé et partagé avec quiconque, sans que son auteur initial n’ait quoi que ce soit à dire. L’utilisateur n’a, par conséquent, aucune licence à payer et le logiciel devient un bien collectif, mis au service de la collectivité au seul profit de cette dernière, ce qui va à l’encontre du logiciel propriétaire qu’on ne peut modifier, réutiliser et redistribuer.

Le logiciel libre s’enrichit donc de la contribution de ses utilisateurs, qui se regroupent parfois en communautés. « La force du libre, c’est le communautaire; c’est de là que c’est parti, rappelle Yannick Delbecque, membre du conseil d’administration de FACIL, une association québécoise à but non lucratif dédiée à la promotion de l’informatique libre, en plus d’être l’éditeur du bulletin de l’organisation. La quantité de volontaires qui travaillent là-dessus est immense. S’il fallait payer tous les gens qui ont participé gratuitement au développement de Debian [une variante de Linux], par exemple, ça coûterait une fortune; certains parlent de trois milliards de dollars ! »

Fondée en 2003, FACIL, dont l’acronyme signifie « FACIL, pour l’Appropriation Collective de l’Informatique Libre », remplit son mandat via plusieurs activités de promotion et de réflexion et par ses publications. L’organisme est issu de l’évolution de Linux-Québec et de l’implication d’acteurs provenant de plusieurs groupes, dont des groupes d’utilisateurs GNU/Linux, des groupes d’intérêts, des groupes communautaires, des organes paragouvernementaux et diverses initiatives privées.

D’une certaine façon, l’approche mise de l’avant par le logiciel libre représente un retour en arrière, dans la mesure où les logiciels d’entreprise étaient libres dans les années 1970. On se rappellera qu’à cette époque, lorsqu’une organisation achetait un logiciel, elle achetait aussi le droit de le modifier, en plus de celui de l’utiliser. C’est avec le développement de la micro-informatique et de l’informatique populaire que les fournisseurs ont bloqué l’accès au code source de leurs produits.

« L’invention, c’est le logiciel propriétaire, pas le logiciel libre », lance Robin Millette, président de FACIL. « Ça allait de soi : quand une compagnie achetait un logiciel, il fallait que les employés puissent accéder au code source », renchérit Yannick Delbecque.

Nouveau modèle d’affaires

Évidemment, les motivations des défenseurs du libre ne sont pas uniquement philanthropiques, puisque si les logiciels sont gratuits, les services pour les déployer, les intégrer, les supporter et les réparer et former les utilisateurs, eux, ne sont pas gratuits.

« La liberté qui est la plus utilisée est celle de réutiliser les logiciels et de les donner à qui on veut, et c’est pour ça que le modèle d’affaires des fournisseurs est basé sur les services, explique Yannick Delbecque. Les autres libertés sont sous-exploitées; il y a tout un potentiel à développer là. »

Les services reliés au logiciel libre constituent d’ailleurs une partie de plus en plus importante du portfolio des grands fournisseurs, tel qu’IBM, HP, Unisys et Novell, selon IDC. À mesure que les logiciels libres se répandent sur le marché, les grands fournisseurs formalisent leurs services de soutien technique, de formation et de certification pour favoriser l’adoption de solutions libres reliées à leurs produits.

« La disponibilité de services de soutien technique, de formation, de consultation et d’implémentation de plus en plus élaborés favorise l’adoption de Linux et des logiciels libres, soutient Sophie Mayo, directrice, Technologies émergentes : opportunité pour les fournisseurs de services, chez IDC. Il n’y a pas de doute que les entreprises veulent profiter de la qualité, de la flexibilité et des économies, au niveau des coûts de licence, qu’offrent les logiciels libres. Elles doivent cependant savoir qu’il y a des coûts d’intégration, de maintenance et de soutien associés à la mise en œuvre et à la gestion d’une infrastructure libre. »

C’est d’ailleurs en raison de cette transformation que l’informatique libre impose au modèle d’affaire des grands fournisseurs, qui ont bâti leur fortune sur la vente de licences et un contrôle serré de l’utilisation qui est faite de leurs produits, que ces derniers ne perçoivent pas d’un œil favorable l’avènement du logiciel libre qui va nécessairement entraîner une baisse de leurs revenus.

Luttes intenses à venir

On peut donc s’attendre à ce que la lutte s’intensifie, au cours des prochains mois et années, entre les grands fournisseurs et les acteurs du monde du libre, aux moyens infiniment plus restreints.

« Les batailles les plus importantes seront légales, affirme Marc Angles, membre du conseil d’administration de FACIL. Des batailles sur des textes de loi qui vont chercher à tuer le libre sous le prétexte que ça empêche le libre marché. Mais en fait, ce qu’ils veulent, ce sont des marchés monopolistiques. Ils vont chercher à faire en sorte que ce soit interdit de développer des logiciels libres ou, à tout le moins, très complexe de les développer, de les implémenter et de les partager. »

« La bataille va se faire sur le terrain des droits d’auteurs et des DRM [Digital Rights Management – gestion des droits numériques], ajoute Yannick Delbecque. Toutes ces lois-là qui empêchent le contournement des mesures anticopie sont dérivées des lois qui visent à protéger les œuvres d’art et qui ont une durée extraordinaire, une centaine d’années, alors que les brevets n’ont qu’une durée de vingt ans. Donc, c’est beaucoup plus avantageux pour les compagnies d’invoquer les droits d’auteurs que les brevets. On veut que les créateurs aient de multiples droits à payer : ça limite les possibilités de commercialiser les produits de la créativité. Mais le mouvement du libre est tellement devenu important que ça va être difficile de l’arrêter. »

IDC évalue, en fait, à une dizaine de pour cent la proportion des revenus des fournisseurs qui seront grugés en raison de la guerre des prix qui accompagnera inévitablement l’expansion de l’informatique libre sur le marché. « Bien que le libre va significativement réduire les opportunités commerciales pour l’industrie du logiciel au cours des dix prochaines années, il aura des effets bénéfiques sur l’innovation, dans les marchés de logiciels matures, en plus d’étendre la vie utile des actifs logiciels et de permettre aux clients d’économiser », affirme Anthony Picardi.

En effet, en permettant à tout un chacun de modifier les logiciels à sa guise, l’informatique libre stimule l’innovation. La vie utile des actifs s’en trouve accrue du fait que le libre permet de continuellement adapter les logiciels aux besoins changeants des utilisateurs et de les migrer vers une multitude de nouvelles plates-formes, étant donné la faiblesse de leurs exigences matérielles. IDC croit d’ailleurs que le prolongement de la vie utile des actifs et l’encouragement de l’innovation sont les deux impacts les plus significatifs qu’aura l’informatique libre sur le marché.

« On peut comparer ça au problème de l’environnement : de la même façon qu’il vaut mieux faire de la culture durable, il vaut mieux faire de l’informatique durable, illustre Marc Angles. Les grands fournisseurs comme Microsoft ne nous appartiennent pas et on ne sait pas ce qu’ils peuvent devenir, ni ce qu’ils vont faire; on ne contrôle rien. »

Simplifier l’adaptation

L’informatique libre offre aussi l’avantage de simplifier le processus d’adaptation et de personnalisation des logiciels. « Il y a un certain intérêt pour les entreprises à avoir un système libre, ce n’est pas un intérêt très évident pour ceux situés en haut de la chaîne, mais pour ceux situés en bas, ils savent qu’ils peuvent adapter le logiciel sans avoir à obtenir trente autorisations de la part de la compagnie qui possède les droits sur le logiciel, note Yannick Delbecque. Les employés développent à la longue une connaissance intime du système qu’ils n’auraient pas avec un système propriétaire. »

Conscients de l’engouement croissant que suscite l’informatique libre sur le marché, certains fournisseurs de logiciels propriétaires ont décidé d’emboîter le pas, avec des initiatives pas toujours heureuses. « Parfois les fournisseurs vont donner accès au code source de leur système d’exploitation, mais cet accès est tellement limité qu’on ne peut pratiquement rien changer au système, dans les faits. On peut donner accès à une couche du système, mais si on n’a pas accès au code utilisé pour compiler le système qui va être distribué, ça ne sert à rien », explique Yannick Delbecque qui cite l’exemple d’Apple qui a libéré une couche de son système d’exploitation OS X, désigné sous le nom de Darwin, qu’elle a rendu disponible aux développeurs, puis a retiré l’accès au code source.

« Les logiciels fournis par les grands fabricants qui sont vraiment libres sont très rares, renchérit Robin Millette. On peut consulter et modifier le code source, mais on peut rarement distribuer le code source modifié. »

Études rares

Malgré les atouts évidents de l’informatique libre, certains facteurs, outre le lobbying des grands fournisseurs, freinent sa croissance. Il y a, en premier lieu, le peu d’études économiques disponibles sur le marché analysant les retombées du libre.

« Le fait de ne pas être capable de quantifier est un problème, reconnaît Yannick Delbecque. Il n’y a pas assez d’études économiques faites sur le monde du logiciel libre pour être capable de le vendre correctement. Toutes les études spécifiques que j’ai consultées concluent à une diminution de coûts, mais les études portent souvent sur des situations très précises, comme le monde des bibliothèques ou de l’éducation.

« Les gens du milieu des affaires cherchent des modèles d’affaires précis, mais je crois qu’il faut davantage chercher de nouveaux modèles économiques associés au libre. Par exemple, on a proposé dans le secteur des bibliothèques publiques de créer une coopérative gérée par l’ensemble des bibliothèques qui aurait pour mandat de créer un logiciel de gestion commun qui serait utilisé par toutes les bibliothèques et on a établi que la mise en commun des ressources permettrait de réduire de 50 % les coûts de développement du logiciel. La formule coopérative semble assez naturelle dans ce milieu-là; c’est un domaine à explorer. »

Il y a aussi le fait que tous les environnements libres ne sont pas nécessairement et automatiquement compatibles. « Quand quelqu’un écrit un programme, il est agnostique : il n’est pas écrit pour une distribution particulière, explique Robin Millette. Après ça, il faut l’adapter pour chaque distribution, le personnaliser. Il faut trouver le compilateur pour la distribution qu’on veut, ce qui prend deux secondes, et compiler le programme. »

En dépit des nombreux obstacles qu’il reste à surmonter, tous les experts prédisent un bel avenir à l’informatique libre, au Québec comme ailleurs dans le monde. Mais pour l’instant, force est de constater que les avancées du libre sont plus grandes de l’autre côté de l’Atlantique, notamment en France, pour des raisons historiques et culturelles.

« Les Français se rapprochent plus des Chinois, du point de vue des valeurs communautaires, et accueillent, par conséquent, mieux la dimension communautaire du logiciel libre », affirme Robin Millette.

« Les gens, ici, ont un peu peur de perdre leur sens critique, d’être endoctrinés, comme si le fait de s’impliquer dans un groupe impliquait qu’on doive nécessairement accepter toutes les idées du groupe, sans pouvoir les critiquer et avoir un certain recul, ce qui fait que les gens résistent », renchérit Yannick Delbecque.

Une histoire à suivre, donc.

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