Le virage numérique de Radio-Canada
Patrice-Guy Martin -27/07/2006Dans un marché des médias de plus en plus fragmenté, la société d'État multiplie les initiatives pour rejoindre tous les segments de clientèle. En HD, en baladodiffusion, sur les mobiles et dans Internet.

En effet, la Société Radio-Canada a annoncé à la fin mai qu'elle procéderait à la conversion de ses principaux studios de télé (les 42, 47 et 48) à la technologie HD, alors qu'elle a déjà converti l'un de ses studios (le 46) à la haute définition. Un investissement de 20 millions, à même les budgets réguliers d'immobilisation de la SRC, qui a obtenu l'aval du conseil d'administration pour ce projet en décembre 2005. L'implantation devrait être complétée en janvier 2007.
Cet été, l'émission Bons baisers de France est diffusée en HD, alors que l'hiver dernier, c'était le téléroman L'auberge du chien noir qui bénéficiait de cette technologie de diffusion. Total pour la saison dernière : 25 heures de diffusion en HD. Pour la saison 2006-2007, la société d'état diffusera 287 heures en HD, soit 20 % de sa programmation aux heures de grande écoute.
Des émissions comme La fureur bénéficieront de cette technologie, mais aussi Tout le monde en parle, Le match des étoiles, Découverte, L'épicerie, Enjeux, Zone libre enquêtes, L'auberge du chien noir et Providence. Le Téléjournal devra attendre.
Cycle de remplacement
Peter St-Onge, directeur général de la production technique aux services français de Radio-Canada, explique que les équipements des studios ainsi convertis étaient rendus à la fin de leur vie utile, la plupart utilisant une technologie analogique et datant de plus de 15 ans. Mais outre la désuétude et l'impact au Canada de la réglementation de la FCC américaine (voir encadré), M. St-Onge mentionne en outre que d'un point de vue économique, si on peut compresser le signal avec des codecs qui utilisent la norme MPEG-2 par exemple, on peut réussir à faire passer beaucoup plus d'information dans le même « tuyau », ce qui peut générer des économies appréciables quand un canal de diffusion par satellite coûte 1,5 million de dollars.
Le passage au numérique risque d'avoir un impact aussi grand que l'avènement de la couleur à la télé en 1962. Non seulement faut-il changer les équipements de captage d'image et de son, l'aiguilleur, les studios de son et les équipements de diffusion pour offrir la HD, le passage au numérique a des répercussions sur les façons de faire en télé. L'image étant de format panoramique (16:9) au lieu du format presque carré (4:3) auquel nous sommes habitués, les caméramans doivent s'assurer que leur cadrage est parfait et ne comporte pas de détails inopportuns. Même le maquillage doit être adapté à cette qualité d'image qui pardonne moins, en raison de la résolution améliorée. Pour cela, il aura fallu former notamment 250 techniciens qui travaillent en production, pour qui la société d'État a développé des contenus de formation spécifiques qu'elle diffuse depuis 9 mois.
Radio-Canada possède depuis plusieurs années les équipements numériques qui permettent de reprendre le signal télé standard pour le rendre disponible sur le Web; on peut d'ailleurs, sur le site de différentes émissions de télé, visionner des reportages, voire des émissions complètes. Toutefois, le fait de passer à la HD pousse tout le monde à développer des codecs plus performants, estime M. St-Onge, ce qui permettra éventuellement d'offrir une meilleure télé sur le Web. Ou éventuellement sur les téléphones ou autres appareils mobiles.
Gestionnaire au sein de la société d'état depuis 25 ans, Peter St-Onge n'en est pas à ses premières armes en ce qui concerne les grands virages à Radio-Canada. Il a été impliqué dans nombre de projets spéciaux, comme CBC Newsworld et TV5, et il faisait également partie du quatuor de personnes qui ont développé et lancé RDI.
Nouveaux médias
Le passage à la HD est peut-être la plus récente étape du virage numérique, mais il ne faut pas oublier que Radio-Canada figure parmi les pionniers des médias « traditionnels » à s'être tourné vers les « nouveaux » médias. C'est en 1995 que la première version des sites Web de la société d'État, radio-canada.ca et cbc.ca, a été lancée. Aujourd'hui, l'équipe des nouveaux médias compte sur des ressources d'une centaine de personnes. Dix ans plus tard, le site francophone, radio-canada.ca, comporte plus de 350 000 pages de contenus en français avec plus de 4 000 heures de segments audio et vidéo ainsi que 8 000 clips d'archives. Chaque émission de radio ou de télé a son minisite à l'intérieur du grand portail.
Le site a évolué au cours des années et différentes versions se sont succédé, comme nous l'a expliqué Marie Tétreault, chef des communications aux nouveaux médias de Radio-Canada. C'est en 2000 environ que fut introduite la barre de navigation avec ses zones thématiques telles que radio, télé, jeunesse, sports, etc., reflétant ainsi l'évolution du site, de plus en plus conçu pour desservir des communautés spécifiques. Le site a remporté de nombreux prix et distinctions. Il attire plus de 1,5 million de visiteurs par mois.
Baladodiffusion
Plus récemment, Radio-Canada a commencé à offrir des segments audio en baladodiffusion. À tout seigneur, tout honneur, c'est le Carnet techno du collègue Bruno Guglielminetti qui fut le premier à être disponible au début de 2005. Mais depuis, des émissions comme Indicatif présent, Les années-lumière et le bulletin de nouvelles national, sont au nombre des segments audio que les auditeurs peuvent écouter à la demande et au moment qui leur convient le mieux.
« Ce qui est un autre univers », explique Marie Tétreault. Mais outre la reproduction de segments repiqués de la radio d'État, Radio-Canada commence à créer des émissions entièrement conçues pour la baladodiffusion. C'est le cas de l'émission Le sport autrement. Toutes ces émissions commencent à attirer un auditoire intéressant, Mme Tétreault estimant à plus de 127 000 les téléchargements hebdomadaires d'émissions offertes en baladodiffusion au printemps 2006.
Par ailleurs, pendant les derniers Jeux olympiques d'hiver, tenus à Turin, Radio-Canada a expérimenté la télé sur téléphone mobile en diffusant les faits saillants de la journée dans ce format. Une expérience fort intéressante d'un point de vue de développement, même si la clientèle potentielle pour cette expérimentation était restreinte (l'émission était disponible sur le réseau de Bell Mobilité seulement et pour un seul type de téléphone mobile).
Le plus difficile, on s'en doute, dans ce genre de virage, est de faire les bons choix technologiques, mais surtout de changer les habitudes au sein d'une organisation de l'envergure de la SRC. Après 10 ans d'initiatives en nouveaux médias, Marie Tétreault estime toutefois que les gens au sein de l'organisation ont désormais l'habitude de penser à rendre le contenu produit pour la télé ou la radio, disponible vers les autres formes de diffusion dès la création du contenu.
En outre, « on est encore en mode d'éducation avec nos auditoires », souligne Marie Tétreault. En effet, si une partie des auditeurs est à l'aise avec le téléchargement de balado, ce n'est pas encore le cas de tout le monde. Par exemple, on n'a pas besoin d'un baladeur numérique de type iPod ou autres pour écouter une émission en baladodiffusion. On peut l'écouter tout simplement sur son ordinateur.
La société d'État explorera aussi la baladovidéo, confie Marie Tétreault. « D'ailleurs on vient d'en faire une première expérience avec le Concours musical international de Montréal, souligne-t-elle, en présentant trois baladovidéos des finalistes au concours de violon. Donc on peut soit l'écouter et le regarder en ligne, ou encore sur iTunes ou sur son baladeur vidéo. »
Les projets d'avenir de Radio-Canada seront donc dans le sens de multiplier les liens entre site Web et émission de radio ou de télé, avec balado en audio et vidéo à l'avenant, donc en maximisant la complémentarité des plates-formes. Une manière de fidéliser la clientèle tout en attirant de nouvelles clientèles plus sensibles aux nouvelles technologies.
Comme quoi, le nouveau modèle d'affaires des médias est de créer des contenus et de diversifier les plates-formes de diffusion afin de rejoindre tous les fragments d'auditoire possible. Qu'ils soient accrochés à leur baladeur numérique, à leur téléphone mobile avec télé, à leur écran de télé HD ou encore sur leur écran d'ordinateur.
Haute définition
Fréquences sans frontières
Pourquoi tant d'engouement maintenant pour la télé à haute définition? Est-ce le résultat d'une initiative des fabricants de téléviseurs pour nous faire remplacer le parc de télés en service dans nos salons? Apparemment que non. En fait, il faut regarder au sud de la frontière pour comprendre le momentum actuel. La Federal Communications Commission (FCC), organisme américain de réglementation de la radiodiffusion équivalente de notre CRTC, a adopté en 1996 une réglementation établissant un standard de télédiffusion numérique et a établi un échéancier de transition visant à éliminer la diffusion du signal de télé standard au 1er février 2009. À cette date, tous les diffuseurs devront uniquement diffuser en télé numérique, alors que les bandes de fréquence de la télévision standard seront restituées pour être utilisées à des fins de services publics et de sécurité, notamment pour les services policiers et les pompiers, ainsi que des services sans fil évolués.
Le Canada, par sa proximité de la frontière américaine, n'a pas le choix de suivre la même échéance pour des raisons techniques de chevauchement des bandes de fréquence, qui ne s'arrêtent évidemment pas à la frontière. L'aspect concurrentiel est sans doute non négligeable.
De son côté, le CRTC a publié en 2002 un cadre de réglementation pour la transition vers la télévision numérique en direct, avec comme objectif que les deux tiers de la programmation des radiodiffuseurs soient en haute définition d'ici la fin de l'année 2007, mais sans encadrement obligatoire. L'organisme de réglementation a d'ailleurs commencé à émettre des permis transitoires de diffusion numérique. L'organisme procédera d'ailleurs à une consultation générale sur sa politique de radiodiffusion à l'automne, couvrant notamment le sujet de la télévision numérique.
Par ailleurs, au Canada, si la diffusion est réglementée par le CRTC, la gestion du spectre est quant à elle sous la responsabilité d'Industrie Canada, qui harmonise son approche avec celle de la FCC. La télé numérique a d'ailleurs fait l'objet d'une lettre d'entente à cet effet. Les commentaires de ce site sont propulsés par Disqus
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